«Quoique d’une condition médiocre et n’ayant reçu qu’une éducation incomplète, Bettina ne manquait ni de bon sens ni de logique; sa raison entrait en lutte contre le témoignage même de ses yeux; elle se disait que ce n’était là qu’une maladie de son cerveau, une vision où rien n’était réel. Dans le cours d’une de ses promenades, s’armant de courage, il lui était arrivé de vouloir toucher ce fantôme qui l’obsédait, et elle n’avait rien senti; son geste s’était perdu dans le vide.
«Donc, espérant guérison, elle ne voulut point attrister Frank par des confidences peut-être dangereuses, tout au moins inutiles.
«Le jour de son mariage arrivé, Bettina, après avoir, avec les gens de la noce, fait sur l’Alb une joyeuse promenade en batelet, se présenta résolûment à l’autel. Elle était dans toute sa splendeur de beauté; ses magnifiques cheveux noirs ressortaient si bien sous son voile blanc, sous sa couronne blanche de myrtes! Un rayon de bonheur illuminait sa figure, car elle aimait Frank. Le prêtre murmurait déjà les paroles sacramentelles, lorsqu’il s’interrompit en voyant Bettina, pâle et les yeux hagards, s’agiter convulsivement.
«Wilhem était encore près d’elle, agenouillé à sa gauche, comme Frank à sa droite; il avait revêtu ses habits de noce et lui présentait un bouquet de fleurs de cimetière, parmi lesquelles ressortaient la scabieuse, l’immortelle et surtout le Vergiss mein nicht (ne m’oubliez pas). Quand Frank se leva et lui passa au doigt la bague nuptiale, à sa profonde épouvante, elle sentit, elle sentit cette fois! une main glacée s’emparer de sa main, en retirer l’anneau de Frank pour le remplacer par un autre. Alors, avec un vif mouvement d’horreur, se rejetant en arrière, faisant de deux côtés à la fois un geste de répulsion, en proie à une sorte de délire, haletante, désordonnée, elle s’enfuit de l’église en poussant des cris lamentables.
«Telle est, me dit, en terminant, mon narrateur, l’histoire vraie et authentique de Wilhem et de Bettina; vous pouvez l’appeler une légende, si bon vous semble, mais Bettina habite encore Ettlingen; c’est aujourd’hui une vieille fille de trente ans; et quoiqu’elle ait toujours longs cheveux noirs sur blanche peau, elle n’a plus songé à prendre un autre verlobte que son défunt Wilhem. Tous les dimanches elle va entendre une messe à Dourlach, et passe le reste de sa journée à soigner, à refleurir le tertre placé à la droite de la porte du cimetière.»
J’étais ravi; non-seulement je venais de recueillir une légende contemporaine, chose rare! mais j’avais fait connaissance avec un des mots les plus intéressants de la langue allemande, le mot Verlobte.
Je me hâtai de le franciser, et même à tout hasard, je le transformai de substantif en verbe: le verbe verlobter. Je verlobte, tu verlobtes, nous verlobtons, ils verlobtent; que je verlobtasse; verlobtant. De ce verbe nouveau je comptais faire hommage aux grammairiens de la maison Lebel.
Rentré au logis, je m’informai d’abord s’il était venu pour moi une lettre d’Heidelberg. Rien! Ce silence devenait inquiétant. Non-seulement j’espérais en Junius Minorel pour la délivrance de mon passe-port, mais aussi pour le ravitaillement de ma bourse.
Après le souper, auquel je fis peu honneur, j’avais déjà à la main mon bougeoir et ma clef, me disposant à regagner ma chambre, quand Thérèse passa devant moi avec un petit hochement de tête familier. La mémoire encore fraîche de l’opinion unanime de mes compagnons, j’essayai de garder vis-à-vis d’elle un maintien digne et sévère. Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je la tiendrais en mépris plus aujourd’hui qu’hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation galante envers ma personne, ce qui n’avait nullement excité mes fureurs vertueuses.
Notre conscience est assez semblable au chien de la maison qui aboie contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant envers le maître du logis.