Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis de Thérèse que le rôle d’un moraliste indulgent, et après l’avoir rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d’un air aussi paterne que possible, ses mains dans les miennes: «Écoutez, mon enfant, lui dis-je; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison imprudente....»

Elle baissa la tête et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les préparations oratoires:

«M. Brascassin, repris-je, est un garçon d’esprit, mais d’un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?

—Ils ne peuvent être qu’honorables, me répliqua-t-elle en redressant la tête. Il est d’humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l’a déjà dit, mais si bon, si bon! si généreux! Ah! monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout!»

Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vite deviner la pensée sous l’enveloppe qui la couvre encore. J’interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.

«Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D’un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange, compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d’argent, vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux fois votre âge, personne n’y trouverait à redire....»

J’allais continuer, mais, ma proposition à peine formulée, il me sembla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C’était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d’imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.

Sans attendre la réponse de Thérèse: «Ce Brascassin, me hâtai-je d’ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son obligée?» Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pays: «Est-il votre verlobte du moins?»

Elle me regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage: «Lui, mon fiancé! s’écria-t-elle: y a-t-il jamais songé! y peut-il songer jamais! Suis-je digne d’un pareil bonheur!» Et elle se mit à pleurer à sanglots.

Je le compris, de nouveau j’avais été maladroit, ou mal renseigné; la laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l’histoire de la fille du père Ferrière.