Buffon nous dit n’avoir jamais causé un quart d’heure avec un sot sans apprendre de lui quelque chose de nouveau. Il y a beaucoup à apprendre aux tables d’hôte.

J’en aime surtout les incidents variés, les intermèdes. Un Tyrolien, entré à la sourdine, vous fait bondir sur votre siége aux sons de son aigre trompette; les chanteurs et les chanteuses se succèdent les uns aux autres. Ce sont les chanteuses et les blondes distributrices de petits bouquets qui ont fait la plus large brèche à mon argent de poche. Il ne me reste plus que soixante-quinze centimes. Je m’en inquiète peu.

Je suis tout à fait réconcilié avec Bade. C’est, en effet, une décoration d’opéra-comique, je ne m’en dédis pas; mais ici les machinistes et les machines sont invisibles.

Durant les trois jours qui viennent de s’écouler j’ai visité l’ancienne Trinkhalle, où se trouve la source principale, la mère des autres sources minérales du pays; aussi la tient-on sous clef de peur qu’elle ne s’échappe. Chose singulière! son eau, d’une chaleur de soixante-dix degrés, brûle la main et non les lèvres. Les croyants de Bade, Junius en tête, la boivent à pleines tasses.

En face de l’ancienne Trinkhalle est l’ancienne galerie des buveurs, devenue le dépôt général de toutes les pierres tumulaires, de tous les fragments de statues, de tous les vieux tessons romains, débris du bain des Césars. J’y ai vu un Mercure à oreilles d’âne, trouvé sur la cime du grand Stauffenberg, qui lui a dû son nom moderne de mont Mercure. Avec Junius, j’ai visité le Stauffenberg, le Fremersberg et d’autres berg encore. Le vieux cimetière lui-même a reçu notre visite, quoique les touristes ne le visitent guère, et à tort, selon moi.

On y voit un Calvaire, monument sculptural de l’art le plus naïf. Les apôtres dorment dans le jardin des Oliviers; le Christ, de grandeur naturelle, prie, et, derrière lui, sur une montagne de deux mètres de hauteur, apparaît un ange, dont la taille ne dépasse point vingt à vingt-cinq centimètres. L’artiste candide a cru sans doute accuser l’élévation de la montagne par la petitesse de l’ange; peut-être a-t-il copié son Calvaire sur un tableau, sans se soucier d’examiner si la perspective et l’effet des plans secondaires sont les mêmes pour la statuaire que pour la peinture.

Devant ce Calvaire grotesque, Junius fit le signe de la croix. Je crus devoir m’abstenir par respect pour l’art.

Nous entrâmes ensuite dans une petite crypte, décorée en chapelle. Les murs en étaient garnis d’ex-voto, de petits bras, de petites jambes, tortus, ankilosés, modelés sur plâtre; de petits tableaux de toutes sortes, témoignant de guérisons miraculeuses, dues à l’intercession des saints, plus puissante dans le pays, à ce qu’il paraît, que les eaux thermales.

Dans la crypte, et à ses abords, de bonnes gens, hommes et femmes, se tenaient agenouillés, marmottant des patenôtres; Junius s’agenouilla comme eux, et, comme eux, il y fit sa prière.

La dévotion de mon jeune diplomate me devint suspecte. Junius a vingt-sept ans, de l’esprit; il a autrefois abordé les sciences positives, qu’il semble aujourd’hui mépriser souverainement; il aime le monde, la toilette; il est toujours cravaté et ganté de blanc, même dans nos courses en forêt. Sous ces conditions, est-il possible que ses pratiques religieuses n’aient d’autre but que les intérêts de son avenir.... céleste?