Quand nous rentrâmes dans la ville, je la trouvai radieuse sous son illumination au gaz.


II

De l’inutilité de l’argent de poche à Bade. — Des tables d’hôte. — Ancienne Trinkhalle. — Visite au vieux cimetière. — Un tribunal weimique. — Comme quoi la cure au petit-lait et la cure au jus d’herbes conviennent fort à messieurs les diplomates.

Me voici à Bade depuis trois jours; je n’ai point encore reçu de nouvelles de Donon, Aubri, Gauthier et Cie. Je n’ai point profité des offres généreuses de Junius. Depuis trois jours j’explore le pays, je fais des courses en forêt, presque toujours en voiture; j’assiste quotidiennement aux concerts; à la promenade je me carre dans mon fauteuil; j’ai mes entrées au salon de conversation; je fréquente matin et soir le cabinet de lecture de l’excellente Mme Marx; tous les journaux, toutes les revues sont là à ma disposition, et, qui le croirait! depuis trois jours, passés dans le mouvement, dans les plaisirs, je n’ai pas encore vu la fin de mes trente-huit sous.

L’argent de poche est complétement inutile à Bade.

Quel bienfaiteur mystérieux nous défraye ainsi de tous ces menus frais? C’est celui-là qui, pour vous, autour de vous, a multiplié les surprises, les promenades ravissantes, et, dans ces promenades, des eaux murmurantes, des mélodies, des fleurs de toutes sortes et de tous les pays. Ce bienfaiteur, est-ce le gouvernement badois? est-ce le prince Frédéric? Non; le prince Frédéric n’est que le souverain du Grand-Duché; le roi de Bade, c’est M. Bénazet.

Une fois déposé à la station d’Oos par le chemin de fer, vous devenez un de ses sujets privilégiés; il se charge gratuitement de vos plaisirs, de votre bien-être; il se charge même de faire votre fortune; c’est à vous d’en essayer.... Pour ma part, je ne m’y fierai plus.

Quant à l’acquit du prix des voitures, cela regarde votre hôtelier; il en est de même de votre blanchissage. Un tarif spécial, édicté par la police urbaine, a pourvu à ce que vous n’ayez point à vous en occuper. Que de débats, que de tracas de moins! Voituriers et blanchisseuse, ainsi réglementés, vous n’entendez parler d’eux qu’au jour de votre départ, sur la note générale de l’aubergiste.

C’est vraiment une bonne vie que la vie d’auberge. On met là en pratique ce grand principe de l’association, duquel découlent toujours, pour les gens bien conformés, plaisir et profit. Ma foi, j’ai mauvaise opinion de ces voyageurs délicats que la société de leurs semblables met en fuite, qui se confinent dans leurs appartements et s’y font servir à huis clos, préférant la solitude à ce curieux pêle-mêle de la table en commun. Ces gens-là ne sont ni philosophes ni observateurs.