Nous discutâmes donc, dans l’intérêt de son avenir, et notre conversation étant tombée, je ne sais comment, sur ces maisons de jeu, aujourd’hui autorisées seulement dans quelques petits États de l’Allemagne, il prétendit justifier cette coupable tolérance par des considérations politiques d’un ordre supérieur.

Je rallumai mes foudres. Je lui demandai s’il n’était pas scandaleux de voir des souverains bien nés grossir leurs budgets aux dépens des dupes. Je terminai cette nouvelle philippique en déclarant le jeu une institution honteuse et dépravante.

«Vous avez joué cependant,» me répliqua-t-il en me regardant en face.

Je devins rouge comme une jeune fille à qui l’on parle mariage.

«C’est vrai, dis-je en baissant la tête; mais comment avez-vous su?...

—Tout se sait bien vite dans les petites villes. Ici, je connais tout le monde. On vous a vu descendre avec moi à l’hôtel du Cerf; on vous a revu ensuite à la maison de conversation, devant le tapis vert. En faut-il plus? Vous avez joué et vous avez perdu. Cher compagnon, reprit-il ensuite en me tendant la main, si votre mauvaise humeur contre le jeu vient de ce qu’il a compromis votre bourse de voyageur, je mets la mienne à votre disposition.»

C’est décidément un charmant garçon que Junius Minorel.

Toutefois, je n’acceptai que sous réserve son offre obligeante. Je lui dis (ce qui était vrai) avoir écrit sur-le-champ à Donon, Aubri et Gauthier, mes amis et mes banquiers à Paris; j’étais sûr de recevoir mes fonds sous quarante-huit heures. Du reste, je n’avais risqué à la roulette qu’une somme de cinquante à cinquante-deux francs (ce qui était encore de la plus exacte vérité) et ne me trouvais pas tout à fait sans ressources.

Ouf! En sortant des enfers, Télémaque sentit sa poitrine se dégager comme sous le poids d’une montagne, a dit le sage Fénelon. Je puis user de la même métaphore pour peindre ce que j’éprouvai à cette idée que je n’étais plus un voyageur insolvable.

Nous redescendîmes à Bade bras dessus bras dessous. L’Alt-Schloss se dessinait magnifiquement dans les ombres du soir. Junius me proposa de reprendre notre sentier raboteux sous bois; mais je me sentais un peu de fatigue; je préférai les chemins sablés. Nous nous arrêtâmes un instant au Repos de Sophie, puis, de distance en distance, sur les bancs échelonnés le long de la route. Accompli ainsi, le retour ne fut pour nous qu’une promenade charmante.