«Sans le double zéro je m’en tirais encore! On dit qu’à la roulette d’Hombourg on l’a supprimé. Que n’étais-je à Hombourg au lieu d’être à Bade!»
Enfin, nous entrevoyons l’Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s’écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées entre les longs bras des lierres gigantesques, nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... Profanation! misère! des maçons étaient là, consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j’avais entendu gémir, c’était le bruit des harpes éoliennes; il y en avait à toutes les ouvertures des croisées ogivales. Nous arrivons à la haute porte de l’antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d’ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-même est transformé honteusement en gasthaus, en hôtellerie; on y boit, on y mange; l’éternel keller, une serviette sous le bras, s’y promène en criant: «Biftecks aux pommes, pour deux! Saucisses à la choucroute!...» Scélérat!
Ainsi, l’humble nymphe agreste, comme la fière châtelaine féodale, ils les ont polluées l’une et l’autre! Celle-ci, à son ciment romain ils ont mêlé leur plâtre et leur torchis; sur sa couronne de créneaux ils ont implanté la branche de pin des cabaretiers. Celle-là, ils l’ont prise par les cheveux pour lui mettre de fausses tresses; ils l’ont frisée, pommadée, épilée, oubliant que, comme la liberté du poëte, la nature est une forte femme, aux puissantes mamelles, non une petite comtesse allemande ou française!
Je me sens aujourd’hui le besoin de laisser crever tous les nuages chargés de ma colère. A Carlsruhe, j’ai appris que le petit bois, mon cher petit bois des Chênes, on a le projet d’en faire ce que la ville de Paris a fait de notre bois de Boulogne; les équipages et les cavalcades vont le traverser; on le sablera, tout ainsi que les sentiers d’Alt-Schloss; on l’éclairera au gaz, comme ils ont déjà fait pour Bade; on soumettra à la tonte et à l’émondage ses allées si riantes; on arrachera ses buissons d’églantiers, qui pourraient accrocher la robe des belles dames....
O belles dames! magiciennes fatales, sur les bords du Rhin comme sur ceux de la Seine, c’est vous qui avez fait tourner la tête de messieurs les conseillers municipaux; ils ne rêvent plus que parcs et rivières factices; grâce à vous, grâce à eux, les amoureux et les poëtes, épris de la vraie nature, se verront bientôt forcés de chercher au loin des arbres non transplantés; trop heureux si, même au milieu des campagnes, ils ne rencontrent pas, comme à Sceaux, ces ignobles arbres de Robinson, plus peuplés d’ivrognes que de rossignols!
Marly, mon beau Marly, toi, du moins, tu es resté pur de toutes ces hontes, et les cabarets ne chantent pas sous tes ombrages!... Si j’avais eu le bon esprit de continuer mon paroli sur la noire, je me serais déjà rapproché de toi!
J’épanchais ainsi toutes mes amertumes de joueur désappointé, quand mon jeune attaché de légation, qui avait disparu depuis quelques instants, vint m’annoncer que notre dîner était servi dans la salle des gardes. Je me récriai; je préférais dîner à l’hôtel du Cerf.... Je n’avais pas faim!
«Entendez-vous d’ici tinter toutes les cloches des réfectoires de Bade, me dit-il; nous arriverions trop tard. Malgré votre antipathie pour les vieux châteaux restaurés, vous ne refuserez pas le dîner que je vous offre. Allons, à table! L’appétit vous viendra en mangeant; et nous boirons à la santé de notre ami commun, Antoine Minorel.»
J’eus l’air de céder à cette dernière considération.
Pendant le repas, qui était excellent, mon amphitryon, dont je n’avais jusqu’alors pu apprécier que l’enveloppe extérieure, déboutonna peu à peu devant moi son habit officiel. Au dessert, mon glaçon s’était fondu. Malgré sa cravate blanche, il ne manquait pas d’entrain; s’il aimait la discussion, s’il la provoquait, c’était, non pour contredire, mais, comme il me l’avoua lui-même alors, dans l’intérêt de son avenir. Il espérait bien un jour faire partie de la Chambre des représentants, ou figurer dans un congrès, et s’exerçait à la parole en discutant sur tout, pour faire son apprentissage d’orateur.