La puissance curative des eaux thermales de Bade ayant été mise en doute par un des nôtres, Junius, baigneur déterminé, et qui d’ailleurs ne perdait jamais une occasion de discourir, se fit le champion de leur efficacité. Par un reste de rancune taquine, je me déclarai contre lui, et trouvai d’assez bons arguments que j’allai chercher je ne sais où, n’étant nullement au courant de la question.
«Vous avez foi aux légendes, me dit Junius d’un air quelque peu goguenard; celle-ci vous répondra pour moi.» Et, du doigt, il m’indiqua un tableau intitulé: le Baldreit.
Dans le Baldreit, on voit, se disposant à quitter son hôtellerie, un seigneur palatin s’élancer lestement sur son cheval. Encore en bonnet de nuit, l’hôtelier, à sa fenêtre, paraît saisi de stupéfaction; la servante lève les bras au ciel; les valets, ahuris de surprise, font le signe de la croix. De quoi s’agit-il?
Le palatin était atteint d’une paralysie à la jambe; il est venu à Bade; le voilà radicalement guéri.
«Mais alors, dis-je à Junius, c’est donc un miracle, un fait sans précédents que cette guérison due aux eaux de Bade? Par leur surprise, presque semblable à de l’épouvante, cet hôtelier, cette servante, ces valets témoignent suffisamment n’avoir jamais été témoins, n’avoir même jamais entendu parler d’un événement semblable. Observez que le Baldreit est le seul tableau de cette galerie dont le programme taise et le nom du héros et la date de l’aventure, ce qui pourrait faire soupçonner cette guérison unique et merveilleuse d’être de pure invention. Mais, vous l’avez dit, je crois aux légendes, aux légendes peintes comme aux légendes orales ou écrites; elles ont toujours pour base une vérité quelconque. Eh bien, demandons d’abord à celle-ci son acte de naissance. La toque à plumes du palatin, comme ses bottes jaunes, nous reportent vers le treizième ou le quatorzième siècle; si le peintre, M. Gœtzenberger, n’a pas fait choix d’un sujet plus moderne, c’est que, probablement, le miracle ne s’est pas renouvelé depuis. Loin d’admettre votre preuve, je déclare donc ce tableau tout à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays.»
Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir applaudi en riant à mon argumentation, ils décidèrent qu’une requête serait adressée par eux à l’autorité pour faire remplacer cette fresque insolente.
J’avais pris ma revanche sur Junius.
IV
Promenade du matin. — La Flore badoise. — Le sédum de Siébold. — Vertus des gamins de Bade. — Une lettre de Paris m’arrive. — Nouvelles de Thérèse.