Le grand-duché, sous le rapport du climat, tient le milieu entre la France et l’Italie; il est pour nous une des portes de l’Orient.
A Bade, comme partout, la nymphe des forêts est tributaire de la nymphe des plaines; le détritus végétal des montagnes environnantes, entraîné par les eaux, y devient un engrais perpétuel. Dans ses promenades, les lilas, les faux ébéniers, les marronniers rubiconds, les néfliers à étoiles d’argent, les aubépines blanches ou rouges, à fleurs doubles, et hautes comme des arbres, répandent sur vous leur ombrage et leurs douces senteurs; sur le versant des montagnes qui lui servent de cadre s’élancent les grands épilobes, les prunelliers éclatants, des potentilles monstres telles que je n’en avais jamais rencontré.... dans aucun herbier de ma connaissance; les stellaires, les lychnides, les prénanthes et les digitales pourprées, les mélilots, les saxifrages granulés, les lamiers blancs, jaunes ou rouges, y fourmillent; le long de ses cours d’eau fleurissent les alisma, les flambes jaunes, les petites renoncules flammettes, et les jolies persicaires roses s’y alignent par bandes innombrables; dans ses prairies, les gentianes, les orchis, les anémones, les polygala, reflètent doucement leurs teintes variées, et jusqu’aux bords des chemins l’adorable myosotis semble venir dire au voyageur comme à l’amoureux: «Ne m’oubliez pas!»
Non, on ne vous oublie pas dès qu’on vous a connu, riant séjour des fées; on vous aime, eût-on d’abord médit de vous, et fait votre connaissance à ses dépens.
A Bade, j’en suis certain, les joueurs malheureux ne se tuent pas; la nature y est trop belle. Quant à moi, cette sotte idée ne m’est pas un instant venue en tête.
L’amour des fleurs suffit à faire apprécier le caractère d’un individu, a-t-on dit; leur culture, partout multipliée, peut de même révéler celui d’une population.
Ici, comme à Carlsruhe, la porte des maisons, les croisées, les balcons en sont surchargés. On a des vitrines devant sa fenêtre pour les protéger contre le froid des nuits ou les rigueurs des derniers jours d’automne. Dans les plus humbles chalets des bûcherons, dans ces chaumières délabrées, jetées çà et là sur les pentes de la forêt, on y cultive de beaux rosiers dans de vieilles marmites hors de service; de grandes giroflées montent la garde sur les marches des escaliers extérieurs; mais la plante dont les pauvres gens se font le plus honneur, c’est le sédum de Siébold, avec ses jolies fleurs roses, et ses petits disques charnus, étagés, en guise de feuilles, les uns sur les autres.
Cette plante délicate, chinoise de naissance, demande des soins pour être conservée; elle redoute le froid des hivers, les gelées tardives du printemps; il lui faut un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l’éloge de la population badoise.
A Bade, les arbustes d’agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosporum, ornent en dehors la façade des riches maisons et des principaux gasthaus; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d’eux est orné d’une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.
«Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l’excellent M. Heiligenthal, ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens?
—Jamais! me répondit-il sans hésiter.