«Quand il se réveilla, la nuit était venue, et sur le rocher, éclairé d’une étrange lueur, une troupe d’hommes et de femmes dansaient en rond. Il pensa d’abord n’avoir devant lui que bûcherons et bûcheronnes, charbonniers et charbonnières de la forêt, se démenant pour combattre la fraîcheur de la nuit, et les apostrophant à haute voix, il leur demanda sa route, car un reste de sommeil lui troublait la mémoire.
«Ceux-ci (c’étaient des sorciers), furieux de se voir interrompre au milieu de leurs cérémonies mystérieuses, saisirent aussitôt les manches à balai qui leur avaient servi de monture et se précipitèrent en tumulte sur le profane. Aux manches à balai, le pauvre infirme opposa quelques instants une de ses béquilles pour se garantir de leurs coups; mais sa béquille cassa. Bien inspiré alors, il demanda aide et assistance au Christ, et ramassant un des fragments de sa béquille brisée, il le maintint, comme branche de croix, sur son autre béquille, restée intacte.
«Devant cette croix improvisée, les sorciers reculèrent en poussant des cris; notre homme profita de leur mouvement de retraite pour consolider, au moyen d’un brin de genêt, son instrument de délivrance, et, le brandissant devant lui, oubliant que ses jambes étaient incapables de le porter, il poursuivit les fugitifs jusque sur le plateau du rocher, d’où ils dégringolèrent tous pêle-mêle, sans avoir eu le temps d’enfourcher leurs manches à balai pour regagner leur domicile.
«Vainqueur et désormais valide, le bon pauvre, en signe de reconnaissance, implanta sa croix aux béquilles sur le rocher, et reprit la route de Geroldsau d’un pas alerte et les mains dans les poches.»
Nous fîmes de même pour regagner notre voiture, qui nous attendait dans ledit village. Le temps était superbe. Après conseil, il fut décidé que, consacrant la plus grande partie de la journée à notre promenade, nous pousserions jusqu’au nouvel Ébernstein, château historique fort curieux à visiter et des terrasses duquel la vue est merveilleuse.
Laissant donc Geroldsau à notre droite ou à notre gauche.... je ne certifie rien (il n’est pas facile de s’orienter au milieu de ces routes tournantes, souvent masquées par un double rideau d’arbres verts), nous contournâmes les montagnes pour aller, loin de là, rejoindre, à la base du mont Mercure, les prairies de Rottenbach. De ce côté se trouvent la Chaire du Diable et la Chaire de l’Ange, immenses rochers, du haut desquels, selon la tradition, Satan et l’esprit du Seigneur se sont disputé, dans les temps anciens, la possession du pays.
«Si l’on en croit nos savants légendaires, dit Junius en m’apostrophant malicieusement du regard, lorsque les premiers prêtres chrétiens vinrent enseigner l’Évangile dans cette forêt, le diable, furieux, accourut de l’enfer à Bade par le chemin souterrain que suivent les eaux thermales....
— C’est sans doute depuis ce temps que les eaux de Bade sont sulfureuses,» se hâta de dire le littérateur émérite, qui jusqu’alors avait conservé vis-à-vis de nous les calmes apparences d’un grand homme muet et ennuyé.
Nous avions escaladé la Chaire du Diable, bien plus abordable que celle de l’Ange. Dans la direction de Bade, au versant des montagnes couvertes de sapins, sur le fond noir du vieux feuillage, des nappes de lumière faisaient ressortir le vert jaunâtre des jeunes pousses, tout éclatantes, toutes brillantées. On eût dit des bouquets de topazes étoilant les sombres massifs.
Dussé-je être accusé d’hypocrisie verdoyante, les plus simples tableaux de la nature m’impressionnent vivement; des cinq sens complémentaires, c’est celui que je possède au plus haut degré. Comme toutes les âmes expansives, j’avais besoin de communiquer mes impressions. Junius, debout près de moi et le lorgnon à l’œil, paraissait s’associer à mes extases. Je lui fis un de ces signes de tête interrogatifs qui suppléent si bien à la parole. Il se retourna de mon côté, et laissant retomber son lorgnon: