«Quelle est donc cette Thérèse qui, au dire de ce monsieur, chante depuis votre départ?» me dit-il du ton placide d’une causerie faite au coin du feu.

Outré de voir ainsi Thérèse s’interposer brusquement au milieu de mes contemplations, je tournai le dos à mon diplomate, cherchant un autre compagnon dont la pensée fût plus en harmonie avec la mienne.

Le littérateur émérite tenait la visière de sa casquette complétement abattue sur ses yeux; il avait la vue tendre, et le soleil lui faisait mal. Quant au peintre paysagiste, je le trouvai tout occupé d’un travail dont l’importance et le but m’échappèrent d’abord. Il avait enfoncé sa canne dans un trou de taupe et la faisait tourner circulairement, à la force du bras, comme pour agrandir l’orifice de la taupinière.

Nous étions déjà au bas de la Chaire du Diable, prêts à remonter en voiture, que cette grave occupation le retenait encore à la même place.

D’autres spectacles plus grandioses que ceux des prairies de Rottenbach frappaient nos regards à mesure que nous avancions vers Ébernstein. Sur les flancs de la route que nous parcourions grondaient des torrents, se frayant un passage vers des précipices creusés à d’immenses profondeurs. Des sapins et des mélèzes allaient en s’exhaussant devant nous à perte de vue, ou s’enfonçaient tout à coup en formant de gigantesques entonnoirs.

Parfois, sur notre droite, un double escarpement de la montagne nous laissait voir des plaines sans fin, des villages, des rivières, des clochers tour à tour surmontés à l’horizon par la flèche de Strasbourg.

La flèche de Strasbourg est dans le pays de Bade le complément de toutes les belles perspectives. Ici, chaque fois qu’une échappée de vue s’ouvrait pour nous du côté des plaines nous l’apercevions, tantôt perforant un nuage de sa pointe aiguë, tantôt droite, solitaire, se déplaçant avec lenteur et régularité d’un point à l’autre, comme une haute sentinelle chargée d’inspecter l’horizon. Elle nous suivait et tournait avec nous, selon les caprices de la route. Voici, au loin, un petit village étendu au milieu de ses champs de colzas; le village apparaît à peine, mais son clocher s’élance vers le ciel; son clocher, c’est la flèche de Strasbourg, qui, placée à six lieues dudit village, nous regarde sournoisement par-dessus sa tête. Là-bas, planant sur les dômes de la forêt, voyez-vous un arbre incomparablement plus élevé que les autres? Cet arbre, c’est encore le clocher de Strasbourg.

Le clocher de Strasbourg, je l’ai vu des hauteurs du Fremersberg, du vieux château de Bade, du Château-Neuf, du mont Mercure; combien alors il m’a semblé plus imposant que lorsque j’avais eu l’honneur de lui être présenté dans sa ville natale! A Strasbourg, vu de près, et même de la rue des Grandes-Arcades, il ne m’a que médiocrement étonné; j’ai eu peine à reconnaître en lui le plus haut personnage entre les monuments élevés par la main des hommes. Hommes ou clochers, il faut à chacun sa perspective, son horizon, son éloignement.

Dans un des sites les plus romantiques de la forêt, d’où l’œil découvre les belles vallées de la Mourg, et dans le lointain les Vosges, je demandai que la voiture s’arrêtât; j’avais besoin d’admirer sur place; les chevaux avaient besoin de se reposer.

Cette fois encore, à ma grande surprise, notre peintre paysagiste me sembla peu émerveillé; il alluma son cigare, et, debout devant un de ces gros arbres qu’on appelle des hollandais, parce qu’ils sont destinés à la marine de la Hollande, il se mit à examiner curieusement les déchirures et les rugosités de son écorce. Poussé à bout, je lui demandai son avis sur le tableau qui nous environnait. Il jeta un coup d’œil de haut en bas, fit un demi-tour sur lui-même, et me répondit par ces mots: «Lumière mal distribuée, ciel invraisemblable.»