—Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive. Révélez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu!

Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du triomphe! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistible; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses discours:

—Moi, l'attrapeur de mouches, dit-il avec une apparente bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes modestes études. Je ne suis point un savant!

—L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la lumière vraie!

—Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le chemin le plus facile et le plus court: nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.

—Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.

—Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais retourner le feuillet.

Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son tour l'insecte que le vieillard lui montrait.

—Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient en réserve une liqueur âcre et corrosive qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur part dans cette magnifique distribution des dons de la nature! L'imagination s'effraie à la variété, à la multiplicité des moyens employés par elle pour assurer l'existence et la durée de ces races infimes! Maintenant, comparons, et vous verrez que cette frêle créature que voilà suffit au besoin pour établir la ligne immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute!

L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable de voler comme l'oiseau, de courir comme le cerf, de ramper comme le serpent! sans moyens de défense au milieu d'ennemis terribles, armés de griffes et de dards; sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au milieu d'animaux couverts de toisons, d'écailles, de fourrures; sans abris, quand chacun avait sa tannière, son terrier, sa carapace, sa coquille; sans armes, quand tout se montrait armé autour de lui et contre lui! Eh bien! il a été demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion s'est retiré devant son regard; il a ravi à l'ours sa dépouille, et ce fut là son premier vêtement; il a arraché sa corne au taureau, et ce fut là sa première coupe; puis il a fouillé le sol jusque dans ses entrailles, afin d'y chercher les instrumens de sa force future; d'une côte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle, qui d'abord, en voyant sa faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à saisir sa proie, frappé au milieu des airs, est tombé mort à ses pieds, seulement pour lui fournir une plume, comme ornement à sa coiffure!