Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eût pu vivre et se conserver à de telles conditions? Isolons pour un instant l'ouvrier de son œuvre; séparons Dieu et la nature! Eh bien! la nature a tout fait pour cet insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait être le produit de l'intelligence, bien plus que celui de la matière, et Dieu, en lui octroyant ce don céleste, ce jet de lumière parti du foyer divin, le créa faible et misérable, pour qu'il eût à en faire usage, et qu'il fût contraint de trouver en lui-même les élémens de sa grandeur!
—Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de si précieux cette faculté, soi-disant divine, dévolue à notre espèce? Supérieurs aux animaux sous tant de rapports, nous leur sommes inférieurs sous bien d'autres; et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler les merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie, et de faire naître en nous plutôt un sentiment d'humilité qu'un sentiment d'orgueil?
—Non! car les animaux, dans leurs opérations essentielles, n'ont jamais varié. Tels ils sont, tels ils ont toujours été; ce qu'ils savent, ils l'ont toujours su. S'ils sont nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir progrès chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de celui que leur a donné le Créateur. Ainsi, depuis les commencemens du monde, les castors ont bâti leurs cabanes sur le même plan, les chenilles et les araignées ont filé et tissé leurs coques et leurs toiles d'après les mêmes formes; les alvéoles des abeilles ont toujours formé l'hexagone régulier; et les fourmis-lions ont de tout temps tracé sans compas des cercles et des volutes. Le caractère de leur industrie, c'est l'uniformité, la régularité; celui de l'industrie humaine, c'est la diversité; car elle vient d'une pensée libre et créatrice aussi. Jugez maintenant. De tous les êtres de la création, l'homme seul a la mémoire, le pressentiment, l'idée du devoir et des causes occultes, la contemplation, l'amour! Seul il se détermine par le raisonnement et non par l'instinct; seul, il peut entrevoir l'univers dans son ensemble; seul, il a la prévision d'un autre monde; seul, il sait la vie et la mort!
—Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois, ce qui le distingue des animaux est-il donc tant à son avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il donné une raison qui nous égare, une science qui nous trompe? Avec notre haute intelligence, nous nous faisons souvent pitié à nous-mêmes! Pourquoi le seul être privilégié est-il aussi le seul sujet à l'erreur? Pourquoi n'avons-nous pas l'instinct des animaux, ou les animaux notre raison?
—C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin. Dieu n'attend pas d'eux des vertus. Accordez-leur la raison, la liberté du choix dans leurs demeures et dans leur nourriture, et vous rompez à l'instant l'équilibre du monde. Le Créateur a voulu que la surface de ce globe, et même ses profondeurs, fussent remplies d'êtres animés, que la vie y fût partout. Et, en effet, dans les plaines, dans les vallées, dans les forêts, depuis le sommet des montagnes jusque dans les abîmes, sur les arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans les sables comme dans les marais, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, d'un pôle à l'autre, tout est peuplé, tout se meut avec harmonie, avec ensemble. Au fond des déserts comme derrière un fétu de paille, le lion et la fourmi sont au poste qui leur a été assigné. Chacun a sa part, chacun a sa place marquée d'avance; chacun y tourne dans son cercle providentiel; chacun y est enchaîné dans ses limites; car il fallait que toutes les cases de cet immense échiquier fussent remplies: elles le sont; nul ne peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul va partout et vit partout! il traverse les océans et les déserts; il plante sa tente dans les sables, ou construit ses palais au bord des lacs; il habite au milieu des neiges de nos Alpes, comme sous les feux du tropique; il a le monde pour prison!
—Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Charney, pourquoi tant de crimes au sein des sociétés humaines, et de désastres dans la nature? J'admire avec vous la sublime distribution des êtres créés; ma raison se confond devant cet ensemble saisissant; mais quand mes yeux se reportent vers l'homme...
—Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu, ni des erreurs de l'homme ni des éruptions du volcan; il a imposé à la matière des lois éternelles, et son œuvre s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un vaisseau sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît sous les secousses du sol. Qu'importent à lui quelques existences de plus ou de moins? Croit-il donc à la mort? Non; mais à notre âme il a laissé le soin de se régler elle-même, et, ce qui le prouve, c'est l'indépendance de nos passions. Je vous ai montré les animaux obéissant tous à l'instinct qui les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne possédant que des qualités inhérentes à leurs espèces; l'homme seul fait ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre, car pour lui seul cette terre est une terre d'épreuves. L'arbre du bien, que nous cultivons ici-bas avec tant d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le ciel. Oh! ne pensez pas que Dieu puisse changer le cœur du méchant sans le faire! qu'il puisse laisser le juste dans la douleur sans lui réserver une récompense! Qu'aurait-il donc voulu en nous créant? Si nous devions, dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de foudre serait une mort infamante!
Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple arriver tout-à-coup à l'éloquence par la conviction; il suivait son regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les splendeurs de l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et pénétré.
—Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné la certitude de notre éternité?
—L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard, en se levant avec majesté et posant affectueusement la main sur l'épaule de son compagnon.—Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix était certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre? La pensée de l'homme est immense et non infinie; elle est à la fois grande et restreinte. Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation de ses œuvres; elle est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme ici-bas ne doit qu'entrevoir: la foi fait le reste!—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi! Prête-moi ton secours pour faire reprendre l'essor à cette âme immortelle qui s'ignore elle-même! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon cœur est convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature entière apporte son témoignage unanime? En a-t-il même tant fallu? Une fleur, un insecte, suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien! que cette plante que voilà achève son ouvrage! n'est-elle pas, mon Dieu! comme toutes tes créatures, éclairée par ton soleil, et fécondée par le souffle émané de toi?