Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main de la fille qui lui était rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il allait quitter, les écoutait et les regardait tour-à-tour avec un sentiment mélangé de joie et de tristesse. Mais parfois les mains du vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les deux jeunes gens, émus, embarrassés, s'animaient du regard et se taisaient de la voix. Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation, dégagea doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de son père, y appuyant nonchalamment sa tête, dans une attrayante posture, tourna, en souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager à continuer.
Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon, celui-ci en vint jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa plante. Je l'ai dit, c'étaient là les grands événemens de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette jeune fille naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait personnifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait graduellement de son sourire, et sa poitrine se gonflait en l'écoutant.
Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modèle de cette douce image; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il rappela l'instant où, par ordre du commandant, Picciola mourante allait être arrachée de terre sous ses yeux.
—Pauvre Picciola! s'écria alors Teresa attendrie! oh! tu m'appartiens aussi à moi, chère petite! car j'ai contribué à ta délivrance.
Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son cœur de cette adoption, qui venait d'établir une sainte communauté entre elle et lui.
IX.
Certes, Charney eût pour toujours, et bien volontairement, renoncé à la liberté, à la fortune, au monde, si ses jours avaient dû s'écouler ainsi dans une prison, entre Teresa et son père. Cette jeune fille, il l'aimait comme il n'avait jamais aimé. Ce sentiment, jusque alors étranger à son âme, venait d'y pénétrer, à la fois violent et doux, amer et onctueux, tel qu'un fruit acide qui parfume la bouche en l'irritant. Il se révélait à lui par les angoisses d'une joie inconnue, par des élancemens de tendresse, qui étreignaient tout ensemble Dieu et les hommes, et la nature entière. Il croyait sentir sa tête, son cœur, sa poitrine, se détendre, s'élargir, pour contenir les espérances, les projets, les sensations qui lui arrivaient en foule.
Le lendemain, tous trois se tenaient encore dans le préau, près de la plante; les deux, amis sur le banc, Teresa, leur faisant face, sur une chaise que Ludovic avait eu la précaution de descendre.
Elle avait apporté quelque ouvrage de femme, une broderie, et, l'enjouement sur les traits, la figure colorée d'une teinte de bien-être et de satisfaction, suivant de la tête le mouvement de son aiguille, levant les yeux en même temps que la main, elle arrêtait tour à tour son sourire sur son père et sur Charney, en jetant quelques propos frivoles au milieu de leurs graves entretiens. Puis, ensuite, elle se leva, et, sans plus se soucier d'interrompre la conversation des deux penseurs, elle alla presser son père entre ses bras et baiser ses cheveux.
Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas reprise. Charney venait de tomber dans une profonde méditation.