Cette apparente disposition de Teresa, l'espèce d'impatience qu'elle témoignait à s'éloigner de Fénestrelle, eût dû plaire à Charney, en lui prouvant qu'il n'était pas aimé, et que le danger redouté pour elle était loin d'être à craindre; cependant ce qui le servait si bien dans ses désirs le troubla au point de lui faire oublier tout-à-coup son rôle projeté. Il n'affecta ni insouciance, ni amitié calme et tranquille. En proie à un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester; mais Teresa ne parut y prêter attention que pour plaisanter sur son silence et son air boudeur, et de nouveau elle reprit sa thèse pour prouver que, si le décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se rendre auprès de Menou, et même auprès de l'empereur, à Paris même, s'il le fallait!

Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait soudainement dominée par un incompréhensible besoin de raillerie et de loquacité.

—Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son père, tout étonné de la voir se réjouir devant le pauvre captif, qu'ils allaient bientôt laisser derrière eux.

Charney ne savait que penser d'elle.

C'est que Teresa, de son côté, s'était livrée aux mêmes réflexions que Charney. Dans la journée de la veille, elle n'avait pas senti l'amour venir, mais elle avait compris qu'il était venu déjà depuis long-temps. Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle à ses risques et périls, mais, comme lui encore, elle le redoutait pour l'autre! Et cette joie d'aimer, cette crainte d'être aimée, la jetait dans ces contradictions avec elle-même, et dans cette activité de paroles où son cœur cherchait à s'étourdir.

Mais bientôt tous ces efforts, toute cette contrainte pour déguiser leurs vrais sentimens, tombèrent soudain d'eux-mêmes, des deux côtés à la fois. Doucement attentifs aux récits de Girhardi, qui leur racontait combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la grâce était publiquement annoncée, en attendre vainement l'effet durant des mois entiers, ils se laissèrent persuader avec délice, avec transport: on eût dit que désormais et à toujours, cette prison devait leur servir d'asile, tant les projets se succédaient pour le lendemain et les jours suivans, et que réunis là, avec leur ange gardien, les captifs n'avaient plus à redouter qu'une seule chose, la liberté pour un seul!

Tous trois rassérénés, les philosophes reprirent leur entretien, Teresa sa broderie et ses joyeux propos.

Un pâle rayon de soleil égayait encore la cour et venait éclairer le visage de Teresa; le vent qui fraîchissait agitait légèrement les plis et les rubans de sa collerette, et, suspendant un instant son travail, le front renversé, secouant sa chevelure, elle semblait s'enivrer tout ensemble d'air, de lumière et de bonheur, quand tout-à-coup s'ouvre la petite porte du préau.

Le colonel Morand, suivi d'un officier et de Ludovic, vient signifier à Girhardi son acte de libération. Girhardi doit quitter la forteresse sur-le-champ; une voiture l'attend près du glacis de la place, et va le transporter à Turin, lui et sa fille!

À l'arrivée du commandant, Teresa s'était levée; elle retomba bientôt sur sa chaise, et, dans le regard qu'elle jeta alors sur Charney, celui-ci eût pu voir combien s'étaient rapidement effacés de ce noble visage les vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney lui-même, resté sur le banc, se tenait le front baissé, tandis qu'on donnait à Girhardi communication des papiers qui le réhabilitaient dans son honneur et le rendaient à la liberté. Les préparatifs du départ ne pouvaient être longs.