Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la république; l'un d'eux cependant, réparé, ravitaillé, était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était devenu France.

Eh bien! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime de désordre et de terreur.

Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son cœur usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique valet, son geôlier; et renfermé seul avec sa pensée désolante.

Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre! L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable. Sa pensée seule lui pèse.

Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en voit point alors de possible.

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter ou un adversaire à combattre. Privé de tout, séquestré du monde, il fallut bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa pensée.

Ô qu'elle était âcre et accablante cette pensée qui sans cesse l'entretenait de sa position désespérée! qu'elle était froide et lourde pour lui, pour lui que la nature avait d'abord comblé de ses dons, que la société avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses priviléges; lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui a tant besoin de protection et de secours, et qui ne croit ni à Dieu ni à la pitié des hommes!

Il essaie encore de se débarrasser de cette pensée qui le glace, qui le brûle quand il la laisse se débattre enfermée dans ses rêveries. De nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel. Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce monde! Jugez-en.

Le logement occupé par le comte de Charney est à l'arrière-partie de la citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place, mais que le développement des nouveaux travaux de fortifications a rendue inutile.

Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, et qui ne lui permettent même plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habité ce lieu de désolation; une table, sur laquelle il ne peut que manger; une chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que jamais un être humain ne viendra là, s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et ses vêtemens; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu, avec lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en acajou, placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'est la seule part qu'on lui ait laissée de sa splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère; car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et le haut mur s'élevant à dix pieds en face, il ne doit craindre ni les regards curieux, ni l'importunité des rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de sa chambre.