Le même jour et le jour suivant, un abattement extrême, suite naturelle des grandes crises et d'une transpiration abondante, rendit Charney presque incapable de se mouvoir et de penser; mais dès le troisième jour, une amélioration sensible était survenue; et si, avec sa faiblesse, il lui fallait encore garder le lit, du moins il entrevoyait, dans un terme assez rapproché, l'instant où il pourrait se lever, marcher, reprendre sa promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa libératrice.

Car toutes ses idées se dirigent vers elle. Il ne peut s'expliquer par quelles circonstances singulières cette faible végétation, jetée sous ses pas, dans la cour de sa prison, l'a guéri de son ennui, lui que l'éclat du monde et de la fortune n'avait pu distraire; l'a arraché à la mort, lui que la science humaine y avait condamné. Dans l'impuissance où il se trouve d'appliquer les forces de sa raison pour éclaircir ce point mystérieux, c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de plus en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être inerte, insensible, ne peut se baser sur rien de réfléchi et d'intentionné; il éprouve cependant un besoin de lui donner son affection, en échange des biens qu'il lui doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille. La sienne s'exalte; et son amour pour Picciola devient bientôt un culte.

Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un à l'autre; qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes attractions, d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante. Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les croyances puériles de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son étoile, sa madone, son talisman!

Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur génie, dénier la Providence, et se montrer en même temps atteints d'idées superstitieuses? C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils voulaient tout s'attribuer à eux-mêmes de leur gloire ou de leur force; mais le sentiment instinctif, religieux, qu'ils étouffaient dans leur cœur, détourné alors de ses véritables voies, se faisait jour malgré eux, tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre. Ils prétendaient juger et non croire; et leur génie, étroit dans sa grandeur, rétrécissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de saisir que quelques-unes des combinaisons du Grand-Tout. Ils négligeaient l'ensemble pour le détail, parce que ce détail isolé, ils croyaient pouvoir le mesurer et le soumettre à l'analyse de leur raison, n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde créé; car la création, la terre, le ciel, les hommes, les astres, l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul être, immense, complet, varié à l'infini, qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu?

Ainsi Charney, l'imagination encore excitée par la fièvre peut-être, ne voit que Picciola dans la nature; et, pour lui trouver des analogues, il réveille sa mémoire puissante, et lui demande l'histoire des plantes miraculeuses, depuis le moly d'Homère, le palmier de Latone, le frêne d'Odin, jusqu'à l'herbe d'or qui s'illumine devant le paysan breton, ou la fleur d'épine qui sauve des mauvaises pensées les bergères de la Brie. Il se rappelle le figuier Rumine des Romains, le Teutatès des Celtes, adoré sous la figure d'un chêne; la verveine des Gaulois, le lotus des Grecs, les fèves des pythagoriciens, la mandragore des prêtres hébreux. Il se rappelle le campac azuré des Persans, qui ne croît pour eux que dans le Paradis; l'arbre Touba, ombrageant le trône céleste de Mahomet; le magique Camalata, le verdoyant Amrita, auxquels les Indiens voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupté. Il attache enfin un sens symbolique à cet usage des Japonais, donnant pour pièdestal à leurs divinités des héliotropes ou des nénuphars, et faisant naître l'amour dans le sein d'une corolle. Il admire ce religieux scrupule des Siamois, qui va jusqu'à défendre d'attenter à l'existence de certaines plantes, et les protége même contre la mutilation. Ce qui autrefois excitait sa raillerie et ses mépris, sans doute, et ravalait la faible humanité devant lui, aujourd'hui la relève à ses yeux; car il sait quels graves enseignemens peuvent sortir d'une tige ou d'un rameau; et dans les coutumes de l'idolâtrie il ne veut plus voir que le sentiment de gratitude qui leur a donné naissance.

Il entend Charlemagne, législateur et philosophe, du haut de son trône occidental, recommander à ses peuples la sainte culture des fleurs. Il en vient jusqu'à comprendre la vive tendresse que Xerxès, au rapport d'Élien et d'Hérodote, ressentit pour un platane, le caressant, le pressant dans ses bras, dormant avec délices sous son ombre, le décorant de bracelets et de colliers d'or, et se désolant lorsqu'il lui fallut le quitter!

Déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées, Charney était un matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil depuis sa maladie, lorsque sa porte s'ouvrant tout-à-coup, Ludovic, la figure radieuse, s'élance vers lui.

—Elle est en fleur! Picciola, Piccioletta, figlioccia mia!

—En fleur! s'écrie Charney. Je veux la voir!

En vain l'honnête geôlier lui remontra qu'il y aurait imprudence peut-être à sortir si tôt, qu'il fallait patienter un jour ou deux, que la matinée n'était pas assez avancée, que l'air était frais, qu'une rechute fait rarement grâce: tout fut inutile. La seule chose qu'il put obtenir, c'est que le prisonnier se contiendrait une heure encore, afin que le soleil se trouvât de la fête.