Cette heure, qu'elle se traîne lentement! et cependant il l'occupe du mieux qu'il peut. D'abord, pour la première fois depuis sa captivité, il songe à sa toilette. Oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de Picciola, de Picciola en fleur! Ses vêtemens étaient poudreux, ses cheveux en désordre, sa barbe longue. Il approprie tout cela. Un miroir, jusqu'à cet instant oublié dans sa précieuse cassette, en est tiré; il se rase soigneusement, il se rase pour la voir en fleur! C'est sa sortie de convalescence, la visite du malade à son médecin, de l'obligé à sa bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse! Et lorsqu'il s'est ajusté, les yeux fixés sur la glace, il s'étonne de se trouver, malgré sa maladie récente, le regard moins terne, les traits moins abattus, le front moins ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend que s'il y a des pensées amères et vénéneuses, qui flétrissent jusqu'à leur enveloppe, il en est d'autres douées du pouvoir de la raviver.
Au moment précis, Ludovic se présenta. Il soutint le comte pour l'aider à descendre les hauts degrés de l'escalier tournant et massif; et quand celui-ci entra dans la petite cour, soit l'influence de l'air pur et de la lumière du ciel, soit le privilége de ces facultés vives et neuves dont sont redoués les convalescens, il lui semble que les émanations de sa fleur ont tout embaumé autour de lui, et c'est à elle qu'il attribue les douces et fraîches impressions du bien-être qu'il ressent.
Cette fois, Picciola se montrait dans tout le prestige de sa beauté: elle étalait à ses yeux sa corolle nuancée et brillante; le blanc, le pourpre et le rose se confondaient sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés, entre lesquels se brisait un rayon du soleil, qui faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contemple avec transport; il craint de la ternir de son souffle, ou de la flétrir en y portant la main. Il ne songe plus à l'analyser, à l'étudier; il l'admire, il la savoure de la vue et de l'odorat. Mais bientôt une autre idée vient le distraire de celle-là, et ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses regards. Il a vu les traces de la mutilation sur sa Picciola; des rameaux abattus, des feuilles à demi déchirées par le contact des ciseaux. Les cicatrices n'en sont pas encore fermées. Il sent alors qu'il lui doit la vie, et ses bienfaits lui font oublier son éclat et ses parfums.
IX.
Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.
Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa plante, depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin, soit par l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir du gain; car cette fois il s'agissait de fourniture.
Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition gaiement.
—Comment donc! signor conte, rien n'est plus facile!—dit-il en bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac.—Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire.
Charney sourit, et ne se découragea pas.
—Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait d'abord ce que je demande: encre, plumes et papier!