Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer d'adorateurs; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres; mais si quelques légers penchans ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin, troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père les a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la croix, et son père en prison! Non que la jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la mélancolie! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui laissent une joie au cœur; mais est-ce donc près des heureux du monde qu'elle peut se plaire? Là où elle va sécher une larme et réveiller un sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu'à ce jour. Mais depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son père! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille élégante, aident peut-être un peu à la pitié de la jeune fille; mais si elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût point distingué des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre, sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même; car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire, que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes intentions vis-à-vis de Charney.

Un jour enfin, Girhardi se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe d'approcher le plus possible, et modérant les éclats de sa voix, comme dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec lui le dialogue suivant:

—J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.

—Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous faire pour ce microscope que vous avez daigné me prêter.

—Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée; c'est ma fille qui m'y a fait songer.

—Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la voir?

—Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour; car ma pauvre enfant, c'est un ange! Elle a pris un grand intérêt à vous, mon cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et depuis, en vous voyant prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc pas aperçue parfois à ce grillage?

—En effet... je crois...