—Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel.

Charney se sentit remué jusqu'au fond du cœur par ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.

—Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.

En repassant près de Picciola: Je te sauverai! murmura Charney.

Il se retira dans sa camera, prit le plus blanc et le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se mit aussitôt à l'ouvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté, une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.

Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia: tous deux étaient à cheval; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.

LIVRE DEUXIÈME.

I.

Le lendemain, dès le point du jour, la ville d'Alexandrie était toute dans ses habits de fête. Une population immense circulait déjà dans ses rues tapissées et pavoisées de feuillages et de banderolles. La foule se portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon et Joséphine, à l'arc de triomphe élevé à l'extrémité du faubourg qu'ils devaient suivre pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.

Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude de peuple, mêmes cris, mêmes fanfares.