Jamais pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, jamais cérémonies du jubilé à Rome n'avaient attiré affluence pareille à celle qui se dirigeait alors vers ce champ de bataille à peine refroidi.

C'est que là va se passer l'acte le plus important des fêtes du jour. L'empereur Napoléon doit assister à un combat simulé, donné en commémoration de la victoire remportée en ce lieu même, cinq ans auparavant, par le premier consul Bonaparte.

Des tables, des tréteaux, sont placés le long de la route. On y mange, on y joue la comédie en plein vent.

Dans la longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons, transformées en hôtelleries, présentent l'image de la confusion et du mouvement.

À toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des jambons fumés, des mortadelles, des guirlandes de bartavelles et de cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort, on se presse, Italiens et Français, bourgeois et soldats; les monceaux de macaroni, les pyramides de massepains, de lassagnes et de ravioles s'effacent sous la main des acheteurs.

Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur une double ligne ascendante et descendante; quelques-uns, chargés encore de leurs provisions, pour les mettre à l'abri de la rapacité de leurs voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans les ténèbres, une main, plus longue ou plus habile que la leur, soustrait le friand fardeau, soit un pain beurré, des figues, des oranges, un jambonneau de Turin, ou une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte, un excellent stufato dans sa terrine, contenant et contenu, tout est pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongés, qui gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière; et le voleur de la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut descendre, et le volé de la ligne descendante, contraint de retourner à la pitance, veut remonter; et toute la bande, ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps, tournoyant de force sur elle-même, au milieu des éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard, est rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où les buveurs chantent déjà à tue-tête.

À travers les tables chargées de mets, les bancs chargés de convives, d'une chambre à l'autre, on voit se multiplier les dames et les Giannine du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal ornement de leur parure; les autres en jupon court, en longues tresses nattées, le col et les oreilles chargés de joyaux dorés, et les pieds nus.

À ces tableaux si vifs, si animés de la route et du village, de la chambre et de la rue, à ces bourdonnemens, à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres tableaux, d'autres bruits, vont bientôt succéder.

Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres; cette rue ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra sous la fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au pillage, si les provisions ne sont pas mises à l'abri d'un coup de main! gare même à la Giannina aux pieds nus! car la petite guerre singe parfois la grande dans ses excès.

Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans les champs de Marengo.