II.
En apprenant que l'empereur avait quitté Turin pour Alexandrie, la fille de Girhardi,—car c'est elle qui, suivie d'un guide, emporte la pétition de Charney,—Teresa resta d'abord anéantie et presque découragée. Mais bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment elle tenait entre ses mains, palpitant, l'unique espoir d'un pauvre captif.—Le comte ignorait toutefois quelle personne s'était chargée de la dangereuse supplique.—Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au guide que le but de leur course n'était plus Turin, mais Alexandrie.
—C'est deux fois le chemin que nous venons de faire.
—Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.
—Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement celui-ci, qu'à l'aube du jour, et ce sera pour retourner à Fénestrelle.—Bon voyage, signora.
Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de résolution fut inutile. Il resta enfermé dans sa ténacité piémontaise, déharnacha ses chevaux, les conduisit à l'écurie, et se coucha près d'eux.
Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière. Décidée à continuer seule sa route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était descendue, dans la rue Dora-Grossa, de lui procurer des moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt prêts, et les plus rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais, voitures publiques, charrois, bêtes de charge, de selle et de bât, étaient partis, ou retenus dès long-temps à l'avance, à cause des solennités d'Alexandrie.
Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée dans sa rêverie, le front baissé, elle se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui pourraient la reconnaître dans sa ville natale, quand un bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules, traînant une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, fermé et cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du reste pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.
Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises, descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied, se détendirent les bras, pour se dégourdir ou se réveiller, et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance, ils se réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée, offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarmens qui y pétillait; puis, après avoir recommandé qu'on mît leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement d'être arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de gagner leur lit le plus tôt possible.
L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant; les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se perdait, à la fleur qui se mourait!