IV.

Girhardi était né à Turin, où son père possédait de vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours quelque chose en route. Le vent de France avait soufflé sur son père; il était philosophe, voltairien, réformiste; le vent d'Italie avait soufflé sur sa mère; elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant, les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures; c'est ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.

Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.

Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains priviléges fort humilians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on, danser dans un bal public! car la danse était alors réputée exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que comme spectateurs.

À la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi brava publiquement un jour ce singulier privilége. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les danseurs gentilhommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant la danse pour tous! À cette clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge et de ses idées, appliqua un soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.

L'insulte était grave. La puissante famille de San-Marsano jurait de se venger. Les chevaliers de Saint-Maurice, ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre compte.

Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parens, curé d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de Bielle. Mais malgré sa fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans d'exil hors de Turin.

L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on nomma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les uns le regardèrent comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'indépendance du Piémont; et tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point de l'église où il venait de communier saintement.

Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme, influa bien long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà comme perturbateur et républicain effréné.

À compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père avait fait naître en lui, vit se développer de plus en plus au contraire les sentimens religieux qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont l'esprit peut-être manquait d'étendue, mais dont l'âme était noble et les convictions sincères, au lieu de chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour lui de l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul. Giacomo n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un vœu, celui d'être prêtre.