Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur fils unique, son père et sa mère le rappelèrent auprès d'eux, et, s'appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à se marier.

Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna d'abord bien autrement qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une sœur. Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection. Il se servit de son influence sur son cœur, il usa de son éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit complètement, si bien qu'après une année passée pour eux dans une union chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de Bielle.

À peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. À la base du monte Mucrone, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout-à-fait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la Vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.

Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue en bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.

Eh bien! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les versans de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans cette église, au pied de cette statue, Giacomo Girhardi passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa!

Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que la superstition mène à l'idolâtrie, et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la mère du Christ, qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui! sa Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires, car son cœur était celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon curé, s'alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait à le ramener à la raison; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée: qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan? ce n'était que l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu, qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement!

Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en étendue.

La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortége de saints et de saintes.

Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs célestes, toutes les attributions de la divinité. À l'un, il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle, qui parfois, des hauteurs du Monte-Mucrone, descendaient sur sa montagne; à l'autre, d'adoucir les regrets de sa mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves; à celui-ci, de veiller sur son sommeil; à celui-là, de le défendre contre le tentateur; ainsi du reste; et sa dévotion devenait un polythéisme impur, et sa montagne d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.

S'imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de nourriture, et il tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait des visions, des révélations; comme certains quiétistes, à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec elle, et sa santé se détruisait, sa raison se perdait; il était fou!