Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du côté du mont Rosa; mais soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet; car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les passages.
Ce chalet, appelé dans le pays las strablas, ou les étables, était un carré long de cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, de fortes planches de sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des mousses et des lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux, tout s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au centre de l'habitation, un foyer sans cesse alimenté y faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où, tour à tour, et parfois ensemble, s'apprêtaient pour la communauté, les légumes secs, le lard, le mouton, les quartiers de chamois et les côtelettes de marmottes, qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busserolles et d'airelles fermentées.
Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les fromages à préparer, le chanvre à filer, des instrumens aratoires à fabriquer, pour forcer plus tard, durant le rapide été de ces climats, les rochers à produire, les vêtemens de peau de mouton, les paniers d'écorces, les petits meubles élégans de bois de mélèse et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet, population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit des haches, des roues et des marteaux. Là le travail semblait doux; l'étude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées; les plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et du calcul, aux mieux disposés la musique et même un peu de latin; car la civilisation des Hautes-Alpes, comme sa végétation, se conserve sous la neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au retour des premières chaleurs, descendre de ces étables vers les villages de la plaine des ménétriers et des maîtres d'école, qui vont propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.
Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.
Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle; mais, dès le premier mot articulé par lui au sujet de sa mission, le chef de la famille, vieillard octogénaire, moins respectable encore par son âge que par les travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie avaient été marqués, lui imposa silence.
—Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort même, plutôt que de consentir au culte des images: n'espérez donc pas faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des siècles de persécution. Étranger, vous voilà condamné à vivre sous notre toit: priez à votre manière, nous prierons à la nôtre; mais unissez vos efforts à nos efforts dans un travail commun; car ici, loin des bruits et des distractions de la terre, l'oisiveté vous tuerait. Soyez notre compagnon, notre frère, tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite, les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble, sans bénir le foyer qui vous aura réchauffé, sans vous retourner même pour saluer du geste ceux qui vous auront logé et nourri. Vous ne leur devrez rien, car vous aurez travaillé avec eux; et si le reste du compte est de notre côté, Dieu l'acquittera.
Forcé de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq mois le compagnon de ces braves gens; pendant cinq mois, il fut le témoin de leurs vertus; pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant d'être excité par la vue des objets de son culte exclusif, se calma; et quand cette prison, que la glace avait fermée derrière ses pas lui fut rouverte par le soleil, à l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature dont il avait été sevré durant si long-temps, et qui se développaient à ses regards du haut des Alpes, l'idée du Maître éternel et tout-puissant entra grande et vive dans son cœur, et y reprit sa place usurpée.
L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières plantes qui sortaient toutes fleuries de dessous la neige; autour d'elles, les frémissemens des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de joie et d'amour!
Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les sensations nombreuses et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait pris en affection; il connaissait peu les livres des savans; mais il avait joint ses propres observations à celles de ses pères, et se plaisait à lui expliquer le créateur par la création. Enfin, de cet asile devant lequel il s'était présenté la tête remplie d'idées de fanatisme et d'intolérance le convertisseur sortit presque entièrement converti lui-même. L'habitude du travail, le spectacle de la famille, ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient à remplir.
Il courut se présenter au parloir de sa femme.