[CHAPITRE XX.]
Un feu follet traversa le ciel en ce moment, et disparut presque aussitôt. Mes yeux, que la clarté du météore avait détournés un instant, se reportèrent sur le balcon, et n'y virent plus que la petite pantoufle. Ma voisine, dans sa retraite précipitée, avait oublié de la reprendre. Je contemplai long-tems ce joli moule d'un pied digne du ciseau de Praxitèle, avec une émotion dont je n'oserais avouer toute la force; mais, ce qui pourra paraître bien singulier, et ce dont je ne saurais me rendre raison à moi-même, c'est qu'un charme insurmontable m'empêchait d'en détourner mes regards, malgré tous les efforts que je faisais pour les porter sur d'autres objets.
On raconte que, lorsqu'un serpent regarde un rossignol, le malheureux oiseau, victime d'un charme irrésistible, est forcé de s'approcher du reptile vorace. Ses ailes rapides ne lui servent plus qu'à le conduire à sa perte, et chaque effort qu'il fait pour s'éloigner le rapproche de l'ennemi qui le poursuit de son regard inévitable.
Tel était sur moi l'effet de cette pantoufle, sans que cependant je puisse dire avec certitude qui, de la pantoufle ou de moi, était le serpent, puisque, selon les lois de la physique, l'attraction devait être réciproque. Il est certain que cette influence funeste n'était point un jeu de mon imagination. J'étais si réellement et si fortement attiré, que je fus deux fois au moment de lâcher la main, et de me laisser tomber. Cependant, comme le balcon sur lequel je voulais aller n'était pas exactement sous ma fenêtre, mais un peu de côté, je vis fort bien que, la force de gravitation inventée par Newton venant à se combiner avec l'attraction oblique de la pantoufle, j'aurais suivi dans ma chute une diagonale, et je serais tombé sur une guérite, qui ne me paraissait pas plus grosse qu'un œuf, de la hauteur où je me trouvais, en sorte que mon but aurait été manqué.... Je me cramponnai donc plus fortement encore à la fenêtre, et, faisant un effort de résolution, je parvins à lever les yeux et à regarder le ciel.
[CHAPITRE XXI.]
Je serais fort en peine d'expliquer et de définir exactement l'espèce de plaisir que j'éprouvais dans cette circonstance. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'avait rien de commun avec celui que m'avait fait ressentir, quelques momens plus tôt, l'aspect de la voie lactée et du ciel étoilé. Cependant, comme, dans les situations les plus embarrassantes de ma vie, j'ai toujours aimé me rendre raison de ce qui se passe dans mon ame, je voulus à cette occasion me faire une idée bien nette du plaisir que peut ressentir un honnête homme lorsqu'il contemple la pantoufle d'une dame, comparé au plaisir que lui fait éprouver la contemplation des étoiles. Pour cet effet, je choisis dans le ciel la constellation la plus apparente. C'était, si je ne me trompe, la chaise de Cassiopée, qui se trouvait au-dessus de ma tête, et je regardai tour à tour la constellation et la pantoufle, la pantoufle et la constellation. Je vis alors que ces deux sensations étaient de nature toute différente: l'une était dans ma tête, tandis que l'autre me semblait avoir son siège dans la région du cœur. Mais ce que je n'avouerai pas sans un peu de honte, c'est que l'attrait qui me portait vers la pantoufle enchantée absorbait toutes mes facultés. L'enthousiasme que m'avait causé quelque tems auparavant l'aspect du ciel étoile n'existait plus que faiblement, et bientôt il s'anéantit tout-à-fait, lorsque j'entendis la porte du balcon se rouvrir, et que j'aperçus un petit pied, plus blanc que l'albâtre, s'avancer doucement et s'emparer de la petite mule. Je voulus parler; mais, n'ayant pas eu le tems de me préparer comme la première fois, je ne retrouvai plus ma présence d'esprit ordinaire, et j'entendis la porte du balcon se refermer avant d'avoir imaginé quelque chose de convenable à dire.
[CHAPITRE XXII.]
Les chapitres précédens suffiront, j'espère, pour répondre victorieusement à une inculpation de Mme de Hautcastel, qui n'a pas craint de dénigrer mon premier voyage, sous le prétexte qu'on n'a pas l'occasion d'y faire l'amour. Elle ne pourrait faire à ce nouveau voyage le même reproche; et, quoique mon aventure avec mon aimable voisine n'ait pas été poussée bien loin, je puis assurer que j'y trouvai plus de satisfaction que dans plus d'une autre circonstance, où je m'étais imaginé être très-heureux, faute d'objet de comparaison. Chacun jouit de la vie à sa manière; mais je croirais manquer à ce que je dois à la bienveillance du lecteur, si je lui laissais ignorer une découverte qui, plus que toute autre chose, a contribué jusqu'ici à mon bonheur (à condition toutefois que cela restera entre nous): car il ne s'agit de rien moins que d'une nouvelle méthode de faire l'amour, beaucoup plus avantageuse que la précédente, sans avoir aucun de ses nombreux inconvéniens. Cette invention étant spécialement destinée aux personnes qui voudront adopter ma nouvelle manière de voyager, je crois devoir consacrer quelques chapitres à leur instruction.
[CHAPITRE XXIII.]
J'avais observé, dans le cours de ma vie, que, lorsque j'étais amoureux suivant la méthode ordinaire, mes sensations ne répondaient jamais à mes espérances, et que mon imagination se voyait déjouée dans tous ses plans. En y réfléchissant avec attention, je pensai que, s'il m'était possible d'étendre le sentiment qui me porte à l'amour individuel sur tout le sexe qui en est l'objet, je me procurerais des jouissances nouvelles sans me compromettre en aucune façon. Quel reproche, en effet, pourrait-on faire à un homme qui se trouverait pourvu d'un cœur assez énergique pour aimer toutes les femmes aimables de l'univers? Oui, madame, je les aime toutes, et non seulement celles que je connais, ou que j'espère rencontrer, mais toutes celles qui existent sur la surface de la terre. Bien plus, j'aime toutes les femmes qui ont existé, et celles qui existeront, sans compter un bien plus grand nombre encore que mon imagination tire du néant: toutes les femmes possibles enfin sont comprises dans le vaste cercle de mes affections.