Par quel injuste et bizarre caprice renfermerais-je un cœur comme le mien dans les bornes étroites d'une société? Que dis-je? pourquoi circonscrire son essor aux limites d'un royaume ou même d'une république?

Assise au pied d'un chêne battu par la tempête, une jeune veuve indienne mêle ses soupirs au bruit des vents déchaînés. Les armes du guerrier qu'elle aimait sont suspendues sur sa tête, et le bruit lugubre qu'elles font entendre en se heurtant ramène dans son cœur le souvenir de son bonheur passé. Cependant la foudre sillonne les nuages, et la lumière livide des éclairs se réfléchit dans ses yeux immobiles. Tandis que le bûcher qui doit la consumer s'élève; seule, sans consolation, dans la stupeur du désespoir, elle attend une mort affreuse qu'un préjugé cruel lui fait préférer à la vie.

Quelle douce et mélancolique jouissance n'éprouve point un homme sensible en approchant de cette infortunée pour la consoler? Tandis qu'assis sur l'herbe, à côté d'elle, je cherche à la dissuader de l'horrible sacrifice, et que, mêlant mes soupirs aux siens et mes larmes à ses larmes, je tâche de la distraire de ses douleurs, toute la ville accourt chez Mme d'A***, dont le mari vient de mourir d'un coup d'apoplexie. Résolue aussi de ne point survivre à son malheur, insensible aux larmes et aux prières de ses amis, elle se laisse mourir de faim, et, depuis ce matin, où imprudemment on est venu lui annoncer cette nouvelle, la malheureuse n'a mangé qu'un biscuit, et n'a bu qu'un petit verre de vin de Malaga. Je ne donne à cette femme désolée que la simple attention nécessaire pour ne pas enfreindre les lois de mon système universel, et je m'éloigne bientôt de chez elle, parce que je suis naturellement jaloux, et ne veux pas me compromettre avec une foule de consolateurs, non plus qu'avec les personnes trop aisées à consoler.

Les beautés malheureuses ont particulièrement des droits sur mon cœur, et le tribut de sensibilité que je leur dois n'affaiblit point l'intérêt que je porte à celles qui sont heureuses. Cette disposition varie à l'infini mes plaisirs, et me permet de passer tour à tour de la mélancolie à la gaîté, et d'un repos sentimental à l'exaltation.

Souvent aussi je forme des intrigues amoureuses dans l'histoire ancienne, et j'efface des lignes entières dans les vieux registres du destin. Combien de fois n'ai-je pas arrêté la main parricide de Virginius, et sauvé la vie à sa fille infortunée, victime à la fois de l'excès du crime et de celui de la vertu! Cet événement me remplit de terreur lorsqu'il revient à ma pensée; je ne m'étonne point s'il fut l'origine d'une révolution.

J'espère que les personnes raisonnables, ainsi que les ames compatissantes, me sauront gré d'avoir arrangé cette affaire à l'amiable; et tout homme qui connaît un peu le monde jugera comme moi que, si on avait laissé faire le décemvir, cet homme passionné n'aurait pas manqué de rendre justice à la vertu de Virginie: les parens s'en seraient mêlés; le père Virginius, à la fin, se serait apaisé, et le mariage s'en serait suivi dans toutes les formes voulues par la loi.

Mais le malheureux amant, délaissé, que serait-il devenu? Eh bien, l'amant! qu'a-t-il gagné à ce meurtre? Mais, puisque vous voulez bien vous apitoyer sur son sort, je vous apprendrai, ma chère Marie, que, six mois après la mort de Virginie, il était non seulement consolé, mais très-heureusement marié, et qu'après avoir eu plusieurs enfans il perdit sa femme, et se remaria, six semaines après, avec la veuve d'un tribun du peuple. Ces circonstances, ignorées jusqu'à ce jour, ont été découvertes et déchiffrées dans un manuscrit palimpseste de la Bibliothèque Ambrosienne par un savant antiquaire italien. Elles augmenteront malheureusement d'une page l'histoire abominable et déjà trop longue de la république romaine.

[CHAPITRE XXIV.]

Après avoir sauvé l'intéressante Virginie, j'échappe modestement à sa reconnaissance, et, toujours désireux de rendre service aux belles, je profite de l'obscurité d'une nuit pluvieuse, et je vais furtivement ouvrir le tombeau d'une jeune vestale, que le sénat romain a eu la barbarie de faire enterrer vivante, pour avoir laissé éteindre le feu sacré de Vesta, ou peut-être bien pour s'y être légèrement brûlée. Je marche en silence dans les rues détournées de Rome avec le charme intérieur qui précède les bonnes actions, surtout lorsqu'elles ne sont pas sans danger. J'évite avec soin le Capitole, de peur d'éveiller les oies, et, me glissant à travers les gardes de la porte Colline, j'arrive heureusement au tombeau sans être aperçu.

Au bruit que je fais en soulevant la pierre qui le couvre, l'infortunée détache sa tête échevelée du sol humide du caveau. Je la vois, à la lueur de la lampe sépulcrale, jeter autour d'elle des regards égarés: dans son délire, la malheureuse victime croit être déjà sur les rives du Cocyte. "O Minos! s'écrie-t-elle, ô juge inexorable! J'aimais, il est vrai, sur la terre, contre les lois sévères de Vesta. Si les dieux sont aussi barbares que les hommes, ouvre, ouvre pour moi les abîmes du Tartare! J'aimais et j'aime encore.—Non, non, tu n'es point encore dans le royaume des morts; viens, jeune infortunée, reparais sur la terre, renais à la lumière et à l'amour!" Cependant je saisis sa main déjà glacée par le froid de la tombe; je l'enlève dans mes bras, je la serre contre mon cœur, et je l'arrache enfin de cet horrible lieu, toute palpitante de frayeur et de reconnaissance.