Gardez-vous bien de croire, madame, qu'aucun intérêt personnel soit le mobile de cette bonne action. L'espoir d'intéresser en ma faveur la belle ex-vestale n'entre pour rien dans tout ce que je fais pour elle; car je rentrerais ainsi dans l'ancienne méthode: je puis assurer, parole de voyageur, que, tant qu'a duré notre promenade, depuis la porte Colline jusqu'à l'endroit ou se trouve maintenant le tombeau des Scipions, malgré l'obscurité profonde, et dans les momens même où sa faiblesse m'obligeait de la soutenir dans mes bras, je n'ai cessé de la traiter avec les égards et le respect dus à ses malheurs, et je l'ai scrupuleusement rendue à son amant qui l'attendait sur la route.

[CHAPITRE XXV.]

Une autre fois, conduit par mes rêveries, je me trouvai par hasard à l'enlèvement des Sabines: je vis avec beaucoup de surprise que les Sabins prenaient la chose tout autrement que ne le raconte l'histoire. N'entendant rien à cette bagarre, j'offris ma protection à une femme qui fuyait, et je ne pus m'empêcher de rire en l'accompagnant, lorsque j'entendis un Sabin furieux s'écrier avec l'accent du désespoir: "Dieux immortels! pourquoi n'ai-je point amené ma femme à la fête?"

[CHAPITRE XXVI.]

Outre la moitié du genre humain, à laquelle je porte une si vive affection, le dirai-je et voudra-t-on me croire? Mon cœur est doué d'une telle capacité de tendresse, que tous les êtres vivans et les choses inanimées elles-mêmes en ont aussi une bonne part. J'aime les arbres qui me prêtent leur ombre, et les oiseaux qui gazouillent sous le feuillage, et le cri nocturne de la chouette, et le bruit des torrens: j'aime tout ... j'aime la lune!

Vous riez, mademoiselle: il est aisé de tourner en ridicule les sentimens que l'on n'éprouve pas; mais les cœurs qui ressemblent au mien me comprendront.

Oui, je m'attache d'une véritable affection à tout ce qui m'entoure. J'aime les chemins où je passe, la fontaine dans laquelle je bois; je ne me sépare pas sans quelque peine du rameau que j'ai pris au hasard dans une haie: je le regarde encore après l'avoir jeté; nous avions déjà fait connaissance: je regrette les feuilles qui tombent, et jusqu'au zéphyr qui passe. Où est maintenant celui qui agitait tes cheveux noirs, Élisa, lorsqu'assise auprès de moi sur les bords de la Doire, la veille de notre éternelle séparation, tu me regardais dans un triste silence? Où est ton regard? où est cet instant douloureux et chéri?

O tems!... divinité terrible! ce n'est pas ta faux cruelle qui m'épouvante; je ne crains que tes hideux enfans: l'indifférence et l'oubli, qui font une longue mort des trois quarts de notre existence.

Hélas! ce zéphyr, ce regard, ce sourire sont aussi loin de moi que les aventures d'Ariane: il ne reste plus au fond de mon cœur que des regrets et de vains souvenirs; triste mélange sur lequel ma vie surnage encore, comme un vaisseau fracassé par la tempête flotte quelque tems encore sur la mer agitée!... jusqu'à ce que, l'eau s'introduisant peu à peu entre les planches brisées, le malheureux vaisseau disparaisse englouti dans l'abîme. Les vagues le recouvrent, la tempête s'apaise, et l'hirondelle de mer rase la plaine solitaire et tranquille de l'océan.

[CHAPITRE XXVII.]