Je me vois forcé de terminer ici l'explication de ma nouvelle méthode de faire l'amour, parce que je m'aperçois qu'elle tombe dans le noir. Il ne sera pas cependant hors de propos d'ajouter encore quelques éclaircissemens sur cette découverte, qui ne convient pas généralement à tout le monde ni à tous les âges. Je ne conseillerais à personne de la mettre en usage à vingt ans. L'inventeur lui-même n'en usait pas à cette époque de sa vie. Pour en tirer tout le parti possible, il faut avoir éprouvé tous les chagrins de la vie sans être découragé, et toutes les jouissances sans en être dégoûté. Point difficile! Elle est surtout utile à cet âge où la raison nous conseille de renoncer aux habitudes de la jeunesse, et peut servir d'intermédiaire et de passage insensible entre le plaisir et la sagesse. Ce passage, comme l'ont observé tous les moralistes, est très-difficile. Peu d'hommes ont le noble courage de le franchir galamment, et souvent, après avoir fait le pas, ils s'ennuient sur l'autre bord, et repassent le fossé en cheveux gris et à leur grande honte. C'est ce qu'ils éviteront sans peine par ma nouvelle manière de faire l'amour. En effet, la plupart de nos plaisirs n'étant autre chose qu'un jeu de l'imagination, il est essentiel de lui présenter une pâture innocente pour la détourner des objets auxquels nous devons renoncer, à peu près comme l'on présente des joujoux aux enfans, lorsqu'on leur refuse des bonbons. De cette manière on a le tems de s'affermir sur le terrain de la sagesse sans penser y être encore; et l'on y arrive par le chemin de la folie, ce qui en facilitera singulièrement l'accès à beaucoup de monde.
Je crois donc ne m'être point trompé dans l'espoir d'être utile qui m'a fait prendre la plume, et je n'ai plus qu'à me défendre du mouvement naturel d'amour-propre que je pourrais légitimement ressentir en dévoilant aux hommes de semblables vérités.
[CHAPITRE XXVIII.]
Toutes ces confidences, ma chère Sophie, ne vous auront pas fait oublier, j'espère, la position gênante dans laquelle vous m'avez laissé sur ma fenêtre. L'émotion que m'avait causée l'aspect du joli pied de ma voisine durait encore, et j'étais plus que jamais retombé sous le charme dangereux de la pantoufle, lorsqu'un événement imprévu vint me tirer du péril où j'étais de me précipiter du cinquième étage dans la rue. Une chauve-souris qui rôdait autour de la maison, et qui, me voyant immobile depuis si long-tems, me prit apparemment pour une cheminée, vint tout-à-coup s'abattre sur moi et s'accrocher à mon oreille. Je sentis sur ma joue l'horrible fraîcheur de ses ailes humides. Tous les échos de Turin répondirent au cri furieux que je poussai malgré moi. Les sentinelles éloignées donnèrent le qui vive, et j'entendis dans la rue la marche précipitée d'une patrouille.
J'abandonnai sans beaucoup de peine la vue du balcon qui n'avait plus aucun attrait pour moi. Le froid de la nuit m'avait saisi. Un léger frisson me parcourut de la tête aux pieds, et, comme je croisais ma robe de chambre pour me réchauffer, je vis, à mon grand regret, que cette sensation de froid, jointe à l'insulte de la chauve-souris, avait suffi pour changer de nouveau le cours de mes idées. La pantoufle magique n'aurait pas eu dans ce moment plus d'influence sur moi que la chevelure de Bérénice, ou toute autre constellation. Je calculai tout de suite combien il était déraisonnable de passer la nuit exposé à l'intempérie de l'air, au lieu de suivre le vœu de la nature qui nous ordonne le sommeil. Ma raison qui, dans ce moment, agissait seule en moi, me fit voir cela prouvé comme une proposition d'Euclide. Enfin, je fus tout-à-coup privé d'imagination et d'enthousiasme, et livré sans secours à la triste réalité. Existence déplorable! Autant vaudrait-il être un arbre sec dans une forêt, ou bien un obélisque au milieu d'une place!
Les deux étranges machines, m'écriai-je alors, que la tête et le cœur de l'homme! Emporté tour à tour par ces deux mobiles de ses actions, dans deux directions contraires, la dernière qu'il suit lui semble toujours la meilleure! O folie de l'enthousiasme et du sentiment! dit la froide raison; ô faiblesse et incertitude de la raison! dit le sentiment. Qui pourra jamais, qui osera décider entre eux?
Je pensai qu'il serait beau de traiter la question sur place, et de décider une bonne fois auquel de ces deux guides il convenait de me confier pour le reste de ma vie. Suivrai-je désormais ma tête ou mon cœur? Examinons.
[CHAPITRE XXIX.]
En disant ces mots, je m'aperçus d'une douleur sourde dans celui de mes pieds qui reposait sur l'échelon. J'étais en outre très-fatigué de la position difficile que j'avais gardée jusqu'alors. Je me baissai doucement pour m'asseoir, et, laissant pendre mes jambes à droite et à gauche de la fenêtre, je commençai mon voyage à cheval. J'ai toujours préféré cette manière de voyager à toute autre, et j'aime passionnément les chevaux; cependant, de tous ceux que j'ai vus, ou dont j'ai pu entendre parler, celui dont j'aurais le plus ardemment désiré la possession est le cheval de bois dont il est parlé dans les Mille et une Nuits, sur lequel on pouvait voyager dans les airs, et qui partait comme l'éclair lorsqu'on tournait une petite cheville entre ses oreilles.
Or, l'on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup à celle des Mille et une Nuits. Par sa position, le voyageur à cheval sur sa fenêtre communique d'un côté avec le ciel, et jouit de l'imposant spectacle de la nature; les météores et les astres sont à sa disposition: de l'autre, l'aspect de sa demeure et les objets qu'elle contient le ramènent à l'idée de son existence, et le font rentrer en lui-même. Un seul mouvement de la tête remplace la cheville enchantée, et suffit pour opérer, dans l'ame du voyageur, un changement aussi rapide qu'extraordinaire. Tour à tour habitant de la terre et des cieux, son esprit et son cœur parcourent toutes les jouissances qu'il est donné à l'homme d'éprouver.