Je pressentis d'avance tout le parti que je pouvais tirer de ma monture. Lorsque je me sentis bien en selle et arrangé de mon mieux, certain de n'avoir rien à craindre des voleurs, ni des faux pas de mon cheval, je crus l'occasion très-favorable pour me livrer à l'examen du problême que je devais résoudre, touchant la prééminence de la raison ou du sentiment. Mais la première réflexion que je fis à ce sujet m'arrêta tout court. Est-ce bien à moi de m'établir juge dans une semblable cause? me dis-je tout bas; à moi, qui, dans ma conscience, donne d'avance gain de cause au sentiment?—Mais, d'autre part, si j'exclus les personnes dont le cœur l'emporte sur la tête, qui pourrai-je consulter? un géomètre? bah! ces gens-là sont vendus à la raison. Pour décider ce point, il faudrait trouver un homme qui eût reçu de la nature une égale dose de raison et de sentiment, et qu'au moment de la décision, ces deux facultés fussent parfaitement en équilibre... chose impossible! Il serait plus aisé d'équilibrer une république.

Le seul juge compétent serait donc celui qui n'aurait rien de commun ni avec l'un ni avec l'autre; un homme enfin sans tête et sans cœur. Cette étrange conséquence révolta ma raison; mon cœur, de son côté, protesta n'y avoir aucune part. Cependant il me semblait avoir raisonné juste, et j'aurais, à cette occasion, pris la plus mauvaise idée de mes facultés intellectuelles, si je n'avais réfléchi que, dans les spéculations de haute métaphysique, comme celle dont il est question, des philosophes du premier ordre ont été souvent conduits, par des raisonnemens suivis, à des conséquences affreuses qui ont influé sur le bonheur de la société humaine. Je me consolai donc, pensant que le résultat de mes spéculations ne ferait au moins de mal à personne. Je laissai la question indécise, et je résolus, pour le reste de mes jours, de suivre alternativement ma tête ou mon cœur, suivant que l'un des deux remporterait sur l'autre. Je crois, en effet, que c'est la meilleure méthode. Elle ne m'a pas fait faire, à la vérité, une grande fortune jusqu'ici, me disais-je. N'importe, je vais, descendant le sentier rapide de la vie, sans crainte et sans projets, en liant et en pleurant tour à tour, et souvent à la fois, ou bien en sifflant quelque vieux air pour me désennuyer le long du chemin. D'autres fois, je cueille une marguerite dans le coin d'une haie; j'en arrache les feuilles les unes après les autres, en disant: "Elle m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout." La dernière amène presque toujours pas du tout. En effet, Élisa ne m'aime plus.

Tandis que je m'occupe ainsi, la génération entière des vivans passe: semblable à une immense vague, elle va bientôt se briser avec moi sur le rivage de l'éternité; et, comme si l'orage de la vie n'était pas assez impétueux, comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de l'existence, les nations en masse s'égorgent en courant, et préviennent le terme fixé par la nature. Des conquérans, entraînés eux-mêmes par le tourbillon rapide du tems, s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur le carreau. Eh! messieurs, à quoi songez-vous? Attendez!... ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort. Ne voyez-vous pas la vague qui s'avance? elle écume déjà près du rivage.... Attendez, au nom du ciel, encore un instant; et vous, et vos ennemis, et moi, et les marguerites, tout cela va finir! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence! Allons, c'est un point résolu; dorénavant, moi-même, je n'effeuillerai plus de marguerites.

[CHAPITRE XXX.]

Après m'être fixé pour l'avenir une règle de conduite prudente, au moyen d'une logique lumineuse, comme on l'a vu dans les chapitres précédens, il me restait un point très-important à décider au sujet du voyage que j'allais entreprendre. Ce n'est pas tout, en effet, que de se placer en voiture ou à cheval, il faut encore savoir où l'on veut aller. J'étais si fatigué des recherches métaphysiques dont je venais de m'occuper, qu'avant de me décider sur la région du globe à laquelle je donnerais la préférence, je voulus me reposer quelque tems en ne pensant à rien. C'est une manière d'exister qui est aussi de mon invention, et qui m'a souvent été d'un grand avantage; mais il n'est pas accordé à tout le monde de savoir en user: car, s'il est aisé de donner de la profondeur à ses idées en s'occupant fortement d'un sujet, il ne l'est point autant d'arrêter tout-à-coup sa pensée comme l'on arrête le balancier d'une pendule. Molière a fort mal à propos tourné en ridicule un homme qui s'amusait à faire des ronds dans un puits: je serais, quant à moi, très-porté à croire que cet homme était un philosophe qui avait le pouvoir de suspendre l'action de son intelligence pour se reposer, opération des plus difficiles que puisse exécuter l'esprit humain. Je sais que les personnes qui ont reçu cette faculté sans l'avoir désirée, et qui ne pensent ordinairement à rien, m'accuseront de plagiat et réclameront la priorité d'invention; mais l'état d'immobilité intellectuelle dont je veux parler est tout autre que celui dont ils jouissent, et dont M. Necker a fait l'apologie[5]. Le mien est toujours volontaire et ne peut être que momentané: pour en jouir dans toute sa plénitude, je fermai les yeux en m'appuyant des deux mains sur la fenêtre, comme un cavalier fatigué s'appuie sur le pommeau de sa selle, et bientôt le souvenir du passé, le sentiment du présent et la prévoyance de l'avenir s'anéantirent dans mon ame.

Comme ce mode d'existence favorise puissamment l'invasion du sommeil, après une demi-minute de jouissance, je sentis que ma tête tombait sur ma poitrine: j'ouvris à l'instant mes yeux, et mes idées reprirent leur cours; circonstance qui prouve évidemment que l'espèce de léthargie volontaire dont il s'agit est bien différente du sommeil, puisque je fus éveillé par le sommeil lui-même: accident qui n'est certainement jamais arrivé à personne.

En élevant mes regards vers le ciel, j'aperçus l'étoile polaire sur le faîte de la maison, ce qui me parut d'un bien bon augure au moment où j'allais entreprendre un long voyage. Pendant l'intervalle de repos dont je venais de jouir, mon imagination avait repris toute sa force, et mon cœur était prêt à recevoir les plus douces impressions; tant ce passager anéantissement de la pensée peut augmenter son énergie! Le fond de chagrin que ma situation précaire dans le monde me faisait sourdement éprouver fut remplacé tout-à-coup par un sentiment vif d'espérance et de courage; je me sentis capable d'affronter la vie et toutes les chances d'infortune ou de bonheur qu'elle traîne après elle.

Astre brillant! m'écriai-je dans l'extase délicieuse qui me ravissait, incompréhensible production de l'éternelle pensée! toi qui seul, immobile dans les cieux, veilles depuis le jour de la création sur une moitié de la terre! toi qui diriges le navigateur sur les déserts de l'océan, et dont un seul regard a souvent rendu l'espoir et la vie au matelot pressé par la tempête! si jamais, lorsqu'une nuit sereine m'a permis de contempler le ciel, je n'ai manqué de te chercher parmi tes compagnes, assiste-moi, lumière céleste! Hélas! la terre m'abandonne: sois aujourd'hui mon conseil et mon guide; apprends-moi quelle est la région du globe où je dois me fixer!

Pendant cette invocation, l'étoile semblait rayonner plus vivement et se réjouir dans le ciel en m'invitant à me rapprocher de son influence protectrice.

Je ne crois point aux pressentimens, mais je crois à une providence divine qui conduit les hommes par des moyens inconnus. Chaque instant de notre existence est une création nouvelle, un acte de la toute-puissante volonté. L'ordre inconstant qui produit les formes toujours nouvelles et les phénomènes inexplicables des nuages, est déterminé pour chaque instant jusque dans la moindre parcelle d'eau qui les compose: les événemens de notre vie ne sauraient avoir d'autre cause, et les attribuer au hasard serait le comble de la folie. Je puis même assurer qu'il m'est quelquefois arrivé d'entrevoir les fils imperceptibles avec lesquels la Providence fait agir les plus grands hommes comme des marionnettes, tandis qu'ils s'imaginent conduire le monde; un petit mouvement d'orgueil qu'elle leur souffle dans le cœur suffit pour faire périr des armées entières, et pour retourner une nation sens dessus dessous. Quoi qu'il en soit, je croyais si fermement à la réalité de l'invitation que j'avais reçue de l'étoile polaire, que mon parti fut pris à l'instant même d'aller vers le nord, et, quoique je n'eusse dans ces régions éloignées aucun point de préférence ni aucun but déterminé, lorsque je partis de Turin le jour suivant, je sortis par la porte Palais, qui est au nord de la ville, persuadé que l'étoile polaire ne m'abandonnerait pas.