[5] Sur le Bonheur des Sots. Paris, 1782, in-18.

[CHAPITRE XXXI.]

J'en étais là de mon voyage, lorsque je fus obligé de descendre précipitamment de cheval. Je n'aurais pas tenu compte de cette particularité, si je ne devais en conscience instruire les personnes qui voudraient adopter cette manière de voyager, des petits inconvéniens qu'elle présente, après leur en avoir exposé les immenses avantages.

Les fenêtres, en général, n'ayant pas été primitivement inventées pour la nouvelle destination que je leur ai donnée, les architectes qui les construisent négligent de leur donner la forme commode et arrondie d'une selle anglaise. Le lecteur intelligent comprendra, je l'espère, sans autre explication, la cause douloureuse qui me força de faire une halte. Je descendis assez péniblement, et je fis quelques tours à pied dans la longueur de ma chambre pour me dégourdir, en réfléchissant sur le mélange de peines et de plaisirs dont la vie est parsemée, ainsi que sur l'espèce de fatalité qui rend les hommes esclaves des circonstances les plus insignifiantes. Après quoi je m'empressai de remonter à cheval muni d'un coussin d'édredon: ce que je n'aurais pas osé faire quelques jours auparavant, de crainte d'être hué par la cavalerie; mais, ayant rencontré la veille aux portes de Turin un parti de cosaques qui arrivaient sur de semblables coussins, des bords des Palus-Méotides et de la mer Caspienne, je crus, sans déroger aux lois de l'équitation que je respecte beaucoup, pouvoir adopter le même usage.

Délivré de la sensation désagréable que j'ai laissé deviner, je pus m'occuper sans inquiétude de mon plan de voyage.

Une des difficultés qui me tracassait le plus, parce qu'elle tenait à ma conscience, était de savoir si je faisais bien ou mal d'abandonner ma patrie, dont la moitié m'avait elle-même abandonné[6]. Une semblable démarche me semblait trop importante pour m'y décider légèrement. En réfléchissant sur ce mot de patrie, je m'aperçus que je n'en avais pas une idée bien claire. "Ma patrie? En quoi consiste la patrie? Serait-ce un assemblage de maisons, de champs, de rivières? Je ne saurais le croire. C'est peut-être ma famille, mes amis qui constituent ma patrie? mais ils l'ont déjà quittée. Ah! m'y voila, c'est le gouvernement? mais il est change. Bon Dieu! où donc est ma patrie?" Je passai la main sur mon front dans un état d'inquiétude inexprimable. L'amour de la patrie est tellement énergique! Les regrets que j'éprouvais moi-même, à la seule pensée d'abandonner la mienne, m'en prouvaient si bien la réalité, que je serais resté à cheval toute ma vie, plutôt que de désemparer avant d'avoir coulé à fond cette difficulté.

Je vis bientôt que l'amour de la patrie dépend de plusieurs élémens réunis, c'est-à-dire de la longue habitude que prend l'homme, depuis son enfance, des individus, de la localité et du gouvernement. Il ne s'agissait plus que d'examiner en quoi ces trois bases contribuent, chacune pour leur part, à constituer la patrie.

L'attachement à nos compatriotes, en général, dépend du gouvernement et n'est autre chose que le sentiment de la force et du bonheur qu'il nous donne en commun; car le véritable attachement se borne à la famille et à un petit nombre d'individus dont nous sommes environnés immédiatement. Tout ce qui rompt l'habitude ou la facilité de se rencontrer rend les hommes ennemis: une chaîne de montagnes forme de part et d'autre des ultra-montains qui ne s'aiment pas; les habitans de la rive droite d'un fleuve se croient fort supérieurs à ceux de la rive gauche, et ceux-ci se moquent à leur tour de leurs voisins. Cette disposition se remarque jusque dans les grandes villes partagées par un fleuve, malgré les ponts qui réunissent ses bords. La différence du langage éloigne bien davantage encore les hommes du même gouvernement: enfin la famille elle-même, dans laquelle réside notre véritable affection, est souvent dispersée dans la patrie; elle change continuellement dans la forme et dans le nombre: en outre, elle peut être transportée. Ce n'est donc ni dans nos compatriotes, ni dans notre famille que réside absolument l'amour de la patrie.

La localité contribue pour le moins autant à l'attachement que nous portons à notre pays natal. Il se présente à ce sujet une question fort intéressante: on a remarqué de tout tems que les montagnards sont, de tous les peuples, ceux qui sont le plus attachés à leur pays, et que les peuples nomades habitent en général les grandes plaines. Quelle peut être la cause de cette différence dans l'attachement de ces peuples à la localité? Si je ne me trompe, la voici: dans les montagnes, la patrie a une physionomie; dans les plaines, elle n'en a point. C'est une femme sans visage qu'on ne saurait aimer, malgré toutes ses bonnes qualités. Que reste-t-il en effet de sa patrie locale à l'habitant d'un village de bois, lorsqu'après le passage de l'ennemi le village est brûlé et les arbres coupés? Le malheureux cherche en vain, dans la ligne uniforme de l'horizon, quelque objet connu qui puisse lui donner des souvenirs: il n'en existe aucun. Chaque point de l'espace lui présente le même aspect et le même intérêt. Cet homme est nomade par le fait, à moins que l'habitude du gouvernement ne le retienne; mais son habitation sera ici ou là, n'importe; sa patrie est partout où le gouvernement a son action: il n'aura qu'une demi-patrie. Le montagnard s'attache aux objets qu'il a sous les yeux depuis son enfance, et qui ont des formes visibles et indestructibles: de tous les points de la vallée, il voit et reconnaît son champ sur le penchant de la côte. Le bruit du torrent qui bouillonne entre les rochers n'est jamais interrompu; le sentier qui conduit au village se détourne auprès d'un bloc immuable de granit. Il voit en songe le contour des montagnes qui est peint dans son cœur, comme, après avoir regardé long-tems les vitraux d'une fenêtre, on les voit encore en fermant les yeux: le tableau gravé dans sa mémoire fait partie de lui-même et ne s'efface jamais. Enfin, les souvenirs eux-mêmes se rattachent à la localité; mais il faut qu'elle ait des objets dont l'origine soit ignorée, et dont on ne puisse prévoir la fin. Les anciens édifices, les vieux ponts, tout ce qui porte le caractère de grandeur et de longue durée, remplace en partie les montagnes dans l'affection des localités: cependant les monumens de la nature ont plus de puissance sur le cœur. Pour donner à Rome un surnom digne d'elle, les orgueilleux Romains l'appelèrent la ville aux sept collines. L'habitude prise ne peut jamais être détruite. Le montagnard, à l'âge mûr, ne s'affectionne plus aux localités d'une grande ville, et l'habitant des villes ne saurait devenir un montagnard. De là vient peut-être qu'un des plus grands écrivains de nos jours, qui a peint avec génie les déserts de l'Amérique, a trouvé les Alpes mesquines, et le Mont-Blanc considérablement trop petit.

La part du gouvernement est évidente: il est la première base de la patrie. C'est lui qui produit l'attachement réciproque des hommes, et qui rend plus énergique celui qu'ils portent naturellement à la localité; lui seul, par des souvenirs de bonheur ou de gloire, peut les attacher au sol qui les a vus naître.