Je me réjouissais d'avoir trouvé cette définition du tems aussi ténébreuse que le tems lui-même, lorsqu'une autre horloge sonna minuit, ce qui me donna un sentiment désagréable. Il me reste toujours un fond d'humeur lorsque je me suis inutilement occupé d'un problême insoluble, et je trouvai fort déplacé ce second avertissement de la cloche à un philosophe comme moi. Mais j'éprouvai décidément un véritable dépit quelques secondes après, lorsque j'entendis de loin une troisième cloche, celle du couvent des capucins situé sur l'autre rive du Pô, sonner encore minuit comme par malice.
Lorsque ma tante appelait une ancienne femme de chambre, un peu revêche, qu'elle affectionnait cependant beaucoup, elle ne se contentait pas, dans son impatience, de sonner une fois, mais elle tirait sans relâche le cordon de la sonnette jusqu'à ce que la suivante parût. "Arrivez donc, Mlle Branchet!" et celle-ci, fâchée de se voir presser ainsi, venait tout doucement, et répondait, avec beaucoup d'aigreur, avant d'entrer au salon: "On y va, madame, on y va." Tel fut aussi le sentiment d'humeur que j'éprouvai lorsque j'entendis la cloche indiscrète des capucins sonner minuit pour la troisième fois. "Je le sais, m'écriai-je, en étendant les mains du côté de l'horloge; oui, je le sais, je sais qu'il est minuit: je ne le sais que trop."
C'est, il n'en faut pas douter, par un conseil insidieux de l'esprit malin, que les hommes ont chargé cette heure de diviser leurs jours. Renfermés dans leurs habitations, ils dorment ou s'amusent, tandis qu'elle coupe un des fils de leur existence: le lendemain ils se lèvent gaîment, sans se douter le moins du monde qu'ils ont un jour de plus. En vain la voix prophétique de l'airain leur annonce l'approche de l'éternité, en vain elle leur répète tristement chaque heure qui vient de s'écouler, ils n'entendent rien; ou, s'ils entendent, ils ne comprennent pas. O minuit!... heure terrible!... Je ne suis pas superstitieux, mais cette heure m'inspira toujours une espèce de crainte, et j'ai le pressentiment que, si jamais je venais à mourir, ce serait à minuit. Je mourrai donc un jour? Comment! je mourrai? moi qui parle, moi qui me sens et qui me touche, je pourrais mourir? J'ai quelque peine à le croire: car enfin, que les autres meurent, rien n'est plus naturel; on voit cela tous les jours: on les voit passer, on s'y habitue; mais mourir soi-même! mourir en personne! c'est un peu fort. Et vous, messieurs, qui prenez ces réflexions pour du galimatias, apprenez que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à vous-mêmes. Personne ne songe qu'il doit mourir. S'il existait une race d'hommes immortels, l'idée de la mort les effraierait plus que nous.
Il y a là-dedans quelque chose que je ne m'explique pas. Comment se fait-il que les hommes, sans cesse agités par l'espérance et par les chimères de l'avenir, s'inquiètent si peu de ce que cet avenir leur offre de certain et d'inévitable? Ne serait-ce point la nature bienfaisante elle-même qui nous aurait donné cette heureuse insouciance, afin que nous puissions remplir en paix notre destinée? Je crois en effet que l'on peut être fort honnête homme sans ajouter, aux maux réels de la vie, cette tournure d'esprit qui porte aux réflexions lugubres, et sans se troubler l'imagination par de noirs fantômes. Enfin, je pense qu'il faut se permettre de rire, ou du moins de sourire, toutes les fois que l'occasion innocente s'en présente.
Ainsi finit la méditation que m'avait inspirée l'horloge de Saint-Philippe. Je l'aurais poussée plus loin, s'il ne m'était survenu quelque scrupule sur la sévérité de la morale que je venais d'établir. Mais, ne voulant pas approfondir ce doute, je sifflai l'air des Folies d'Espagne; qui a la propriété de changer le cours de mes idées, lorsqu'elles s'acheminent mal. L'effet en fut si prompt que je terminai sur-le-champ ma promenade à cheval.
[CHAPITRE XXXVII.]
Avant de rentrer dans ma chambre, je jetai un coup d'œil sur la ville et la campagne sombre de Turin, que j'allais quitter peut-être pour toujours, et je leur adressai mes derniers adieux. Jamais la nuit ne m'avait paru si belle; jamais le spectacle que j'avais sous les yeux ne m'avait intéressé si vivement. Après avoir salué la montagne et le temple de Supergue, je pris congé des tours, des clochers, de tous les objets connus que je n'aurais jamais cru pouvoir regretter avec tant de force, et de l'air et du ciel, et du fleuve dont le sourd murmure semblait répondre à mes adieux. Oh! si je savais peindre le sentiment tendre et cruel à la fois, qui remplissait mon cœur, et tous les souvenirs de la plus belle moitié de ma vie écoulée, qui se pressaient autour de moi, comme des farfadets, pour me retenir à Turin! Mais, hélas! les souvenirs du bonheur passé sont les rides de l'ame! Lorsqu'on est malheureux, il faut les chasser de sa pensée comme des fantômes moqueurs qui viennent insulter à notre situation présente: il vaut mille fois mieux alors s'abandonner aux illusions trompeuses de l'espérance, et surtout il faut faire bonne mine à mauvais jeu, et se bien garder de mettre personne dans la confidence de ses malheurs. J'ai remarqué, dans les voyages ordinaires que j'ai faits parmi les hommes, qu'a force d'être malheureux on finit par devenir ridicule. Dans ces momens affreux rien n'est plus convenable que la nouvelle manière de voyager dont on vient de lire la description. J'en fis alors une expérience décisive; non-seulement je parvins à oublier le passé, mais encore à prendre bravement mon parti sur mes peines présentes. Le tems les emportera, me dis-je pour me consoler; il prend tout et n'oublie rien en passant, et soit que nous voulions l'arrêter, soit que nous le poussions, comme on dit, avec l'épaule, nos efforts sont également vains, et ne changent rien à son cours invariable. Quoique je m'inquiète en général très-peu de sa rapidité, il est telle circonstance, telle filiation d'idées qui me la rappellent d'une manière frappante. C'est lorsque les hommes se taisent, lorsque le démon du bruit est muet au milieu de son temple, au milieu d'une ville endormie, c'est alors que le tems élève sa voix et se fait entendre à mon ame. Le silence et l'obscurité deviennent ses interprètes et me dévoilent sa marche mystérieuse; ce n'est plus un être de raison que ne peut saisir ma pensée: mes sens eux-mêmes l'aperçoivent. Je le vois dans le ciel qui chasse devant lui les étoiles vers l'occident. Le voilà qui pousse les fleuves à la mer, et qui roule avec les brouillards le long de la colline.... J'écoute: les vents gémissent sous l'effort de ses ailes rapides, et la cloche lointaine frémit à son terrible passage.
"Profitons, profitons de sa course, m'écriai-je. Je veux employer utilement les instans qu'il va m'enlever."—Voulant tirer parti de cette bonne résolution, à l'instant même je me penchai en avant pour m'élancer courageusement dans la carrière, en faisant avec la langue un certain claquement qui fut destiné de tout tems à pousser les chevaux, mais qu'il est impossible d'écrire selon les règles de l'orthographe:
gh! gh! gh!
et je terminai mon excursion à cheval par une galopade.