Tandis que je la contemplais dans une extase délicieuse, je vis briller l'étoile polaire entre les boucles de sa chevelure noire, que soulevait le vent du nord, et au même instant des paroles consolatrices se firent entendre. Que dis-je? des paroles! c'était l'expression mystérieuse de la pensée céleste qui dévoilait l'avenir à mon intelligence, tandis que mes sens étaient enchaînés par le sommeil; c'était une communication prophétique de l'astre favorable que je venais d'invoquer, et dont je vais tâcher d'exprimer le sens dans une langue humaine.

"Ta confiance en moi ne sera point trompée, disait une voix dont le timbre ressemblait au son des harpes éoliennes. Regarde, voici la compagne que je t'ai réservée; voici le bien auquel aspirent vainement les hommes qui pensent que le bonheur est un calcul; et qui demandent à la terre ce qu'on ne peut obtenir que du ciel." A ces mots, le météore rentra dans la profondeur des cieux; l'aérienne divinité se perdit dans les brumes de l'horizon; mais, en s'éloignant, elle jeta sur moi des regards qui remplirent mon cœur de confiance et d'espoir.

Aussitôt, brûlant de la suivre, je piquai des deux de toute ma force; et, comme j'avais oublié de mettre des éperons, je frappai du talon droit contre l'angle d'une tuile, avec tant de violence, que la douleur me réveilla en sursaut.

[CHAPITRE XXXIV.]

Cet accident fut d'un avantage réel pour la partie géologique de mon voyage, parce qu'il me donna l'occasion de connaître exactement la hauteur de ma chambre, au-dessus des couches d'alluvion qui forment le sol sur lequel est bâtie la ville de Turin.

Mon cœur palpitait fortement, et je venais d'en compter trois battemens et demi, depuis l'instant où j'avais piqué mon cheval, lorsque j'entendis le bruit de ma pantoufle qui était tombée dans la rue, ce qui, calcul fait du tems que mettent les corps graves dans leur chute accélérée, et de celui qu'avaient employé les ondulations sonores de l'air pour venir de la rue à mon oreille, détermine la hauteur de ma fenêtre à quatre-vingt-quatorze pieds, trois lignes et neuf dixièmes de ligne, depuis le niveau du pavé de Turin, en supposant que mon cœur, agité par le rêve, battait cent vingt fois par minute, ce qui ne peut être très-éloigné de la vérité. Ce n'est que sous le rapport de la science, qu'après avoir parlé de la pantoufle intéressante de ma belle voisine j'ai osé faire mention de la mienne: aussi je préviens que ce chapitre n'est absolument fait que pour les savans.

[CHAPITRE XXXV.]

La brillante vision dont je venais de jouir me fit sentir plus vivement, à mon réveil, toute l'horreur de l'isolement dans lequel je me trouvais. Je promenai mes regards autour de moi, et je ne vis plus que des toits et des cheminées. Hélas! suspendu au cinquième étage entre le ciel et la terre, environné d'un océan de regrets, de désirs et d'inquiétudes, je ne tenais plus à l'existence que par une lueur incertaine d'espoir: appui fantastique, dont j'avais éprouvé trop souvent la fragilité. Le doute rentra bientôt dans mon cœur, encore tout meurtri des mécomptes de la vie, et je crus fermement que l'étoile polaire s'était moquée de moi. Injuste et coupable défiance, dont l'astre m'a puni par dix ans d'attente! Oh! si j'avais pu prévoir alors que toutes ces promesses seraient accomplies, et que je retrouverais un jour sur la terre l'être adoré dont je n'avais fait qu'entrevoir l'image dans le ciel! Chère Sophie, si j'avais su que mon bonheur surpasserait toutes mes espérances!... Mais il ne faut pas anticiper sur les événemens: je reviens à mon sujet, ne voulant pas intervertir l'ordre méthodique et sévère auquel je me suis assujetti dans la rédaction de mon voyage.

[CHAPITRE XXXVI.]

L'horloge du clocher de Saint-Philippe sonna lentement minuit. Je comptai l'un après l'autre chaque tintement de la cloche, et le dernier m'arracha un soupir. "Voilà donc, me dis-je, un jour qui vient se détacher de ma vie, et, quoique les vibrations décroissantes du son de l'airain frémissent encore à mon oreille, la partie de mon voyage qui a précédé minuit est déjà tout aussi loin de moi que le voyage d'Ulysse ou celui de Jason. Dans cet abîme du passé, les instans et les siècles ont la même longueur; et l'avenir a-t-il plus de réalité?" Ce sont deux néants entre lesquels je me trouve en équilibre, comme sur le tranchant d'une lame. En vérité, le tems me paraît quelque chose de si inconcevable, que je serais tenté de croire qu'il n'existe réellement pas, et que ce qu'on nomme ainsi n'est autre chose qu'une punition de la pensée.