En rentrant dans mon ermitage, j'éprouvai des sensations difficiles à décrire: tout y avait conservé l'ordre, c'est-à-dire le désordre, dans lequel je l'avais laissé: les meubles entassés contre les murs avaient été mis à l'abri de la poussière par la hauteur du gîte; mes plumes étaient encore dans l'encrier desséché, et je trouvai sur la table une lettre commencée.
Je suis encore chez moi, me dis-je, avec une véritable satisfaction. Chaque objet me rappelait quelque événement de ma vie, et ma chambre était tapissée de souvenirs. Au lieu de retourner à l'auberge, je pris la résolution de passer la nuit au milieu de mes propriétés: j'envoyai prendre ma valise, et je fis en même tems le projet de partir le lendemain, sans prendre congé ni conseil de personne, m'abandonnant sans réserve à la Providence.
[CHAPITRE II.]
Tandis que je faisais ces réflexions, et tout en me glorifiant d'un plan de voyage bien combiné, le tems s'écoulait, et mon domestique ne revenait point. C'était un homme que la nécessité m'avait fait prendre à mon service depuis quelques semaines, et sur la fidélité duquel j'avais conçu des soupçons. L'idée qu'il pouvait m'avoir emporté ma valise s'était à peine présentée à moi, que je courus à l'auberge: il était tems. Comme je tournais le coin de la rue où se trouve l'hôtel de la Bonne-Femme, je le vis sortir précipitamment de la porte, précédé d'un porte-faix chargé de ma valise. Il s'était chargé lui-même de ma cassette, et, au lieu de tourner de mon côté, il s'acheminait à gauche dans une direction opposée à celle qu'il devait tenir. Son intention devenait manifeste. Je le joignis aisément, et, sans lui rien dire, je marchai quelque tems à côté de lui, avant qu'il s'en aperçût. Si l'on voulait peindre l'expression de l'étonnement et de l'effroi, portée au plus haut degré sur la figure humaine, il en aurait été le modèle parfait, lorsqu'il me vit à ses côtés. J'eus tout le loisir d'en faire l'étude; car il était si déconcerté de mon apparition inattendue et du sérieux avec lequel je le regardais, qu'il continua de marcher quelque tems avec moi sans proférer une parole, comme si nous avions été à la promenade ensemble. Enfin il balbutia le prétexte d'une affaire dans la rue Grand-Doire; mais je le remis dans le bon chemin, et nous revînmes à la maison ou je le congédiai.
Ce fut alors seulement que je me proposai de faire un nouveau voyage dans ma chambre, pendant la dernière nuit que je devais y passer, et je m'occupai à l'instant même des préparatifs.
[CHAPITRE III.]
Depuis long-tems je désirais revoir le pays que j'avais parcouru jadis si délicieusement, et dont la description ne me paraissait pas complète. Quelques amis qui l'avaient goûtée me sollicitaient de la continuer, et je m'y serais décidé plus tôt sans doute, si je n'avais pas été séparé de mes compagnons de voyage. Je rentrais à regret dans la carrière. Hélas! j'y rentrais seul. J'allais voyager sans mon cher Joannetti et sans l'aimable Rosine. Ma première chambre elle-même avait subi la plus désastreuse révolution; que dis-je? elle n'existait plus. Son enceinte faisait alors partie d'une horrible masure noircie par les flammes, et toutes les inventions meurtrières de la guerre s'étaient réunies pour la détruire de fond en comble[1]. Le mur, auquel était suspendu le portrait de Mme de Hautcastel, avait été percé par une bombe. Enfin, si heureusement je n'avais pas fait mon voyage avant cette catastrophe, les savans de nos jours n'auraient jamais eu connaissance de cette chambre remarquable. C'est ainsi que, sans les observations d'Hipparque, ils ignoreraient aujourd'hui qu'il existait jadis une étoile de plus dans les Pléiades, qui est disparue depuis ce fameux astronome.
Déjà, forcé par les circonstances, j'avais depuis quelque tems abandonné ma chambre et transporté mes pénates ailleurs. Le malheur n'est pas grand, dira-t-on. Mais comment remplacer Joannetti et Rosine? Ah! cela n'est pas possible. Joannetti m'était devenu si nécessaire que sa perte ne sera jamais réparée pour moi. Qui peut, au reste, se flatter de vivre toujours avec les personnes qu'il chérit? Semblable à ces essaims de moucherons que l'on voit tourbillonner dans les airs pendant les belles soirées d'été, les hommes se rencontrent par hasard et pour bien peu de tems. Heureux encore si, dans leur mouvement rapide, aussi adroits que les moucherons, ils ne se rompent pas la tête les uns contre les autres!
Je me couchais un soir. Joannetti me servait avec son zèle ordinaire et paraissait même plus attentif. Lorsqu'il emporta la lumière, je jetai les yeux sur lui, et je vis une altération marquée sur sa physionomie. Devais-je croire cependant que le pauvre Joannetti me servait pour la dernière fois? Je ne tiendrai point le lecteur dans une incertitude plus cruelle que la vérité. Je préfère lui dire sans ménagement que Joannetti se maria dans la nuit même, et me quitta le lendemain.
Mais qu'on ne l'accuse pas d'ingratitude pour avoir quitté son maître si brusquement. Je savais son intention depuis long-tems, et j'avais eu tort de m'y opposer. Un officieux vint de grand matin chez moi pour me donner cette nouvelle, et j'eus le loisir, avant de revoir Joannetti, de me mettre en colère et de m'apaiser, ce qui lui épargna les reproches auxquels il s'attendait. Avant d'entrer dans ma chambre, il affecta de parler haut à quelqu'un depuis la galerie, pour me faire croire qu'il n'avait pas peur; et, s'armant de toute l'effronterie qui pouvait entrer dans une bonne ame comme la sienne, il se présenta d'un air déterminé. Je lus à l'instant sur sa figure tout ce qui se passait dans son ame, et je ne lui en sus pas mauvais gré. Les mauvais plaisans de nos jours ont tellement effrayé les bonnes gens sur ces dangers du mariage, qu'un nouveau marié ressemble souvent à un homme qui vient de faire une chute épouvantable, sans se faire aucun mal, et qui est à la fois troublé de frayeur et de satisfaction, ce qui lui donne un air ridicule. Il n'était donc pas étonnant que les actions de mon fidèle serviteur se ressentissent de la bizarrerie de sa situation.