"Te voilà donc marié, mon cher Joannetti?" lui dis-je en riant. Il ne s'était précautionné que contre ma colère, en sorte que tous ses préparatifs furent perdus. Il retomba tout-à-coup dans son assiette ordinaire, et même un peu plus bas, car il se mit à pleurer. "Que voulez-vous, monsieur? me dit-il d'une voix altérée; j'avais donné ma parole.—Eh morbleu! tu as bien fait, mon ami; puisses-tu être content de ta femme et surtout de toi-même! puisses-tu avoir des enfans qui te ressemblent! Il faudra donc nous séparer!—Oui, monsieur, nous comptons aller nous établir à Asti.—Et quand veux-tu me quitter?" Ici Joannetti baissa les yeux d'un air embarrassé, et répondit de deux tons plus bas: "Ma femme a trouvé un voiturier de son pays qui retourne avec sa voiture vide, et qui part aujourd'hui. Ce serait une belle occasion; mais ... cependant ... ce sera quand il plaira à monsieur..., quoiqu'une semblable occasion se retrouverait difficilement.—Eh quoi! si tôt?" lui dis-je. Un sentiment de regret et d'affection, mêlé d'une forte dose de dépit, me fit garder un instant le silence. "Non certainement, lui répondis-je assez durement, je ne vous retiendrai point; partez à l'heure même, si cela vous arrange." Joannetti pâlit. "Oui, pars, mon ami, va trouver ta femme; sois toujours aussi bon, aussi honnête que tu l'as été avec moi." Nous fîmes quelques arrangemens; je lui dis tristement adieu: il sortit.

Cet homme me servait depuis quinze ans. Un instant nous a séparés. Je ne l'ai plus revu.

Je réfléchissais, en me promenant dans ma chambre, à cette brusque séparation. Rosine avait suivi Joannetti sans qu'il s'en aperçût. Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit; Rosine entra. Je vis la main de Joannetti qui la poussa dans la chambre; la porte se referma, et je sentis mon cœur se serrer.... Il n'entre déjà plus chez moi!—Quelques minutes ont suffi pour rendre étrangers l'un à l'autre deux vieux compagnons de quinze ans. O triste, triste condition de l'humanité, de ne pouvoir jamais trouver un seul objet stable sur lequel placer la moindre de ses affections!

[1] Cette chambre était située dans la citadelle de Turin, et ce nouveau voyage fut entrepris quelque tems après la prise de cette place par les Austro-Russes.

[CHAPITRE IV.]

Rosine aussi vivait alors loin de moi. Vous apprendrez sans doute avec quelque intérêt, ma chère Marie, qu'à l'âge de quinze ans elle était encore le plus aimable des animaux, et que la même supériorité d'intelligence, qui la distinguait jadis de toute son espèce, lui servit également à supporter le poids de la vieillesse. J'aurais désiré ne m'en point séparer; mais, lorsqu'il s'agit du sort de ses amis, ne doit-on consulter que son plaisir ou son intérêt? L'intérêt de Rosine était de quitter la vie ambulante qu'elle menait avec moi, et de goûter enfin, dans ses vieux jours, un repos que son maître n'espérait plus. Son grand âge m'obligeait à la faire porter. Je crus devoir lui accorder ses invalides. Une religieuse bienfaisante se chargea de la soigner le reste de ses jours, et je sais que, dans cette retraite, elle a joui de tous les avantages que ses bonnes qualités, son âge et sa réputation, lui avaient si justement mérités.

Et puisque telle est la nature des hommes, que le bonheur semble n'être pas fait pour eux, puisque l'ami offense son ami sans le vouloir, et que les amans eux-mêmes ne peuvent vivre sans se quereller; enfin puisque, depuis Lycurgue jusqu'à nos jours, tous les législateurs ont échoué dans leurs efforts pour rendre les hommes heureux, j'aurai du moins la consolation d'avoir fait le bonheur d'un chien.

[CHAPITRE V.]

Maintenant que j'ai fait connaître au lecteur les derniers traits de l'histoire de Joannetti et de Rosine, il ne me reste plus qu'à dire un mot de l'ame et de la bête, pour être parfaitement en règle avec lui. Ces deux personnages, le dernier surtout, ne joueront plus un rôle aussi intéressant dans mon voyage. Un aimable voyageur, qui a suivi la même carrière que moi[2], prétend qu'ils doivent être fatigués. Hélas! il n'a que trop raison. Ce n'est pas que mon ame ait rien perdu de son activité, autant du moins qu'elle peut s'en apercevoir; mais ses relations avec l'autre ont changé. Celle-ci n'a plus la même vivacité dans ses reparties; elle n'a plus ... comment expliquer cela?... J'allais dire la même présence d'esprit, comme si une bête pouvait en avoir! Quoi qu'il en soit, et sans entrer dans une explication embarrassante, je dirai seulement qu'entraîné par la confiance que me témoignait la jeune Alexandrine je lui avais écrit une lettre assez tendre, lorsque j'en reçus une réponse polie, mais froide, qui finissait par ces propres termes: "Soyez sûr, monsieur, que je conserverai toujours pour vous les sentimens de l'estime la plus sincère." Juste ciel! m'écriai-je aussitôt; me voilà perdu. Depuis ce jour fatal, je résolus de ne plus mettre en avant mon système de l'ame et de la bête. En conséquence, sans faire de distinction entre ces deux êtres et sans les séparer, je les ferai passer l'un portant l'autre, comme certains marchands leurs marchandises, et je voyagerai en bloc pour éviter tout inconvénient.

[2] Second Voyage autour de ma Chambre, par un anonyme, chapitre premier.