Je vis en effet que cette méthode exaltait insensiblement mon imagination, et me donnait un sentiment secret de capacité poétique dont j'aurais certainement profité pour composer, avec succès, mon épître dédicatoire en vers, si malheureusement je n'avais oublié l'obliquité du plafond de ma chambre, dont l'abaissement rapide empêcha mon front d'aller aussi avant que mes pieds dans la direction que j'avais prise. Je frappai si rudement de la tête contre cette maudite cloison que le toit de la maison en fut ébranlé: les moineaux qui dormaient sur les tuiles s'envolèrent épouvantés, et le contre-coup me fit reculer de trois pas en arrière.
[CHAPITRE VIII.]
Tandis que je me promenais ainsi pour exciter ma verve, une jeune et jolie femme, qui logeait au-dessous de moi, étonnée du tapage que je faisais, et, croyant peut-être que je donnais un bal dans ma chambre, députa son mari pour s'informer de la cause du bruit. J'étais encore tout étourdi de la contusion que j'avais reçue, lorsque la porte s'entr'ouvrit. Un homme âgé, portant un visage mélancolique, avança la tête et promena ses regards curieux dans la chambre. Quand la surprise de me trouver seul lui permit de parler: "Ma femme a la migraine, monsieur, me dit-il d'un air fâché. Permettez-moi de vous faire observer que...." Je l'interrompis aussitôt, et mon style se ressentit de la hauteur de mes pensées. "Respectable messager de ma belle voisine, lui dis-je dans le langage des Bardes, pourquoi tes yeux brillent-ils sous tes épais sourcils, comme deux météores dans la forêt noire de Cromba? Ta belle compagne est un rayon de lumière, et je mourrais mille fois, plutôt que de vouloir troubler son repos; mais ton aspect, ô respectable messager!... ton aspect est sombre comme la voûte la plus reculée de la caverne de Carmora, lorsque les nuages amoncelés de la tempête obscurcissent la face de la nuit, et pèsent sur les campagnes silencieuses de Morven."
Le voisin, qui n'avait apparemment jamais lu les poésies d'Ossian, prit mal à propos l'accès d'enthousiasme qui m'animait pour un accès de folie, et parut fort embarrassé. Mon intention n'étant point de l'offenser, je lui offris un siège, et je le priai de s'asseoir; mais je m'aperçus qu'il se retirait doucement, et se signait en disant à demi-voix: "È matto, per Bacco, è matto!"
[CHAPITRE IX.]
Je le laissai sortir sans vouloir approfondir jusqu'à quel point son observation était fondée, et je m'assis à mon bureau pour prendre note de ces événemens, comme je fais toujours; mais, à peine eus-je ouvert un tiroir dans lequel j'espérais trouver du papier, que je le refermai brusquement, troublé par un des sentimens les plus désagréables que l'on puisse éprouver, celui de l'amour-propre humilié. L'espèce de surprise dont je fus saisi dans cette occasion, ressemble à celle qu'éprouve un voyageur altéré, lorsqu'approchant ses lèvres d'une fontaine limpide il aperçoit au fond de l'eau une grenouille qui le regarde. Ce n'était cependant autre chose que les ressorts et la carcasse d'une colombe artificielle, qu'à l'exemple d'Archytas je m'étais proposé jadis de faire voler dans les airs. J'avais travaillé sans relâche à sa construction pendant plus de trois mois. Le jour de l'essai venu, je la plaçai sur le bord d'une table, après avoir soigneusement fermé la porte, afin de tenir la découverte secrète, et de causer une aimable surprise à mes amis. Un fil tenait le mécanisme immobile. Qui pourrait imaginer les palpitations de mon cœur et les angoisses de mon amour-propre, lorsque j'approchai les ciseaux pour couper le lien fatal?... Zest ... le ressort de la colombe part et se développe avec bruit. Je lève les yeux pour la voir passer; mais, après avoir fait quelques tours sur elle-même, elle tombe et va se cacher sous la table. Rosine, qui dormait là, s'éloigna tristement. Rosine, qui ne vit jamais ni poulet, ni pigeon, ni le plus petit oiseau sans les attaquer et les poursuivre, ne daigna pas même regarder ma colombe qui se débattait sur le plancher.... Ce fut le coup de grâce pour mon amour-propre. J'allai prendre l'air sur les remparts.
[CHAPITRE X.]
Tel fut le sort de ma colombe artificielle. Tandis que le génie de la mécanique la destinait à suivre l'aigle dans les cieux, le destin lui donna les inclinations d'une taupe.
Je me promenais tristement et découragé, comme on l'est toujours après une grande espérance déçue, lorsque, levant les yeux, j'aperçus un vol de grues qui passait sur ma tête. Je m'arrêtai pour les examiner. Elles s'avançaient en ordre triangulaire, comme la colonne anglaise à la bataille de Fontenoy. Je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage. "Ah! qu'elles volent bien! disais-je tout bas; avec quelle assurance elles semblent glisser sur l'invisible sentier qu'elles parcourent!" L'avouerai-je? hélas! qu'on me le pardonne! L'horrible sentiment de l'envie est une fois, une seule fois entré dans mon cœur, et c'était pour des grues. Je les poursuivis de mes regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon. Long-tems immobile au milieu de la foule qui se promenait, j'observais le mouvement rapide des hirondelles, et je m'étonnais de les voir suspendues dans les airs, comme si je n'avais jamais vu ce phénomène. Le sentiment d'une admiration profonde, inconnu pour moi jusqu'alors, éclairait mon ame. Je croyais voir la nature pour la première fois. J'entendais avec surprise le bourdonnement des mouches, le chant des oiseaux, et ce bruit mystérieux et confus de la création vivante qui célèbre involontairement son auteur. Concert ineffable, auquel l'homme seul a le privilège sublime de pouvoir joindre des accens de reconnaissance! "Quel est l'auteur de ce brillant mécanisme? m'écriai-je dans le transport qui m'animait. Quel est celui qui, ouvrant sa main créatrice, laissa échapper la première hirondelle dans les airs?—Celui qui donna l'ordre à ces arbres de sortir de la terre et d'élever leurs rameaux vers le ciel?—Et toi, qui t'avances majestueusement sous leur ombre, créature ravissante, dont les traits commandent le respect et l'amour, qui t'a placée sur la surface de la terre pour l'embellir? Quelle est la pensée qui dessina tes formes divines, qui fut assez puissante pour créer le regard et le sourire de l'innocente beauté?... Et moi-même qui sens palpiter mon cœur.... Quel est le but de mon existence?—que suis-je, et d'où viens-je! moi, l'auteur de la colombe artificielle centripète?..." A peine eus-je prononcé ce mot barbare, que, revenant tout-à-coup à moi comme un homme endormi sur lequel on jetterait un seau d'eau, je m'aperçus que plusieurs personnes m'avaient entouré pour m'examiner, tandis que mon enthousiasme me faisait parler seul. Je vis alors la belle Georgine qui me devançait de quelques pas. La moitié de sa joue gauche, chargée de rouge, que j'entrevoyais à travers les boucles de sa perruque blonde, acheva de me remettre au courant des affaires de ce monde, dont je venais de faire une petite absence.