Dès que je fus un peu remis du trouble que m'avait causé l'aspect de ma colombe artificielle, la douleur de la contusion que j'avais reçue se fit sentir vivement. Je passai la main sur mon front, et j'y reconnus une nouvelle protubérance précisément à cette partie de la tête où le docteur Gall a placé la protubérance poétique. Mais je n'y songeais point alors, et l'expérience devait seule me démontrer la vérité du système de cet homme célèbre.
Après m'être recueilli quelques instans pour faire un dernier effort en faveur de mon épître dédicatoire, je pris un crayon et me mis à l'ouvrage. Quel fut mon étonnement!... les vers coulaient d'eux-mêmes sous ma plume; j'en remplis deux pages en moins d'une heure, et je conclus de cette circonstance que, si le mouvement était nécessaire à la tête de Pope pour composer des vers, il ne fallait pas moins qu'une contusion pour en tirer de la mienne. Je ne donnerai cependant pas au lecteur ceux que je fis alors, parce que la rapidité prodigieuse avec laquelle se succédaient les aventures de mon voyage m'empêcha d'y mettre la dernière main. Malgré cette réticence, il n'est pas douteux qu'on doit regarder l'accident qui m'était arrivé comme une découverte précieuse, et dont les poètes ne sauraient trop user.
Je suis en effet si convaincu de l'infaillibilité de cette nouvelle méthode, que, dans le poème en vingt-quatre chants que j'ai composé depuis lors, et qui sera publié avec la Prisonnière de Pignerol[4], je n'ai pas cru nécessaire jusqu'à présent de commencer les vers; mais j'ai mis au net cinq cents pages de notes qui forment, comme l'on sait, tout le mérite et le volume de la plupart des poèmes modernes.
Comme je rêvais profondément à mes découvertes, en marchant dans ma chambre, je rencontrai mon lit sur lequel je tombai assis, et ma main se trouvant par hasard placée sur mon bonnet, je pris le parti de m'en couvrir la tête et de me coucher.
[4] L'auteur paraît avoir renoncé depuis à publier jamais la Prisonnière de Pignerol, cet ouvrage rentrant trop dans le genre du roman.
[CHAPITRE XII.]
J'étais au lit depuis un quart d'heure, et, contre mon ordinaire, je ne dormais point encore. A l'idée de mon épître dédicatoire, avaient succédé les réflexions les plus tristes: ma lumière, qui tirait vers sa fin, ne jetait plus qu'une lueur inconstante et lugubre du fond de la bobèche, et ma chambre avait l'air d'un tombeau. Un coup de vent ouvrit tout-à-coup la fenêtre, éteignit ma bougie, et ferma la porte avec violence. La teinte noire de mes pensées s'accrut avec l'obscurité.
Tous mes plaisirs passés, toutes mes peines présentes vinrent fondre à la fois dans mon cœur, et le remplirent de regrets et d'amertume.
Quoique je fasse des efforts continuels pour oublier mes chagrins et les chasser de ma pensée, il m'arrive quelquefois, lorsque je n'y prends pas garde, qu'ils rentrent tous à la fois dans ma mémoire, comme si on leur ouvrait une écluse. Il ne me reste plus d'autre parti à prendre dans ces occasions, que de m'abandonner au torrent qui m'entraîne, et mes idées deviennent alors si noires, tous les objets me paraissent si lugubres, que je finis ordinairement par rire de ma folie, en sorte que le remède se trouve dans la violence même du mal.
J'étais encore dans toute la force d'une de ces crises mélancoliques, lorsqu'une partie de la bouffée de vent qui avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, après avoir fait quelques tours dans ma chambre, feuilleté mes livres et jeté une feuille volante de mon voyage par terre, entra finalement dans mes rideaux, et vint mourir sur ma joue. Je sentis la douce fraîcheur de la nuit, et, regardant cela comme une invitation de sa part, je me levai tout de suite, et j'allai sur mon échelle jouir du calme de la nature.