[CHAPITRE XIII.]
Le tems était serein: la voie lactée, comme un léger nuage, partageait le ciel; un doux rayon partait de chaque étoile pour venir jusqu'à moi, et, lorsque j'en examinais une attentivement, ses compagnes semblaient scintiller plus vivement pour attirer mes regards.
C'est un charme toujours nouveau pour moi, que celui de contempler le ciel étoilé, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir fait un seul voyage, ni même une simple promenade nocturne, sans payer le tribut d'admiration que je dois aux merveilles du firmament. Quoique je sente toute l'impuissance de ma pensée dans ces hautes méditations, je trouve un plaisir inexprimable à m'en occuper. J'aime à penser que ce n'est point le hasard qui conduit jusqu'à mes yeux cette émanation des inondes éloignés, et chaque étoile verse avec sa lumière un rayon d'espérance dans mon cœur. Eh quoi! ces merveilles n'auraient-elles d'autre rapport avec moi que celui de briller à mes yeux? Et ma pensée qui s'élève jusqu'à elles, mon cœur qui s'émeut à leur aspect, leur seraient-ils étrangers?... Spectateur éphémère d'un spectacle éternel, l'homme lève un instant les yeux vers le ciel, et les referme pour toujours; mais, pendant cet instant rapide, qui lui est accordé, de tous les points du ciel et depuis les bornes de l'univers, un rayon consolateur part de chaque monde, et vient frapper ses regards pour lui annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensité et lui, et qu'il est associé à l'éternité.
[CHAPITRE XIV.]
Un sentiment fâcheux troublait cependant le plaisir que j'éprouvais en me livrant à ces méditations. Combien peu de personnes, me disais-je, jouissent maintenant avec moi du spectacle sublime que le ciel étale inutilement pour les hommes assoupis!... Passe encore pour ceux qui dorment; mais qu'en coûterait-il à ceux qui se promènent, à ceux qui sortent en foule du théâtre, de regarder un instant, et d'admirer les brillantes constellations qui rayonnent de toutes parts sur leur tête?—Non, les spectateurs attentifs de Scapin ou de Jocrisse ne daigneront pas lever les yeux: ils vont rentrer brutalement chez eux, ou ailleurs, sans songer que le ciel existe. Quelle bizarrerie!... parce qu'on peut le voir souvent et gratis, ils n'en veulent pas. Si le firmament était toujours voilé pour nous, si le spectacle qu'il nous offre dépendait d'un entrepreneur, les premières loges sur les toits seraient hors de prix, et les dames de Turin s'arracheraient ma lucarne.
"Oh! si j'étais souverain d'un pays, m'écriai-je, saisi d'une juste indignation, je ferais chaque nuit sonner le tocsin, et j'obligerais mes sujets de tout âge, de tout sexe et de toute condition de se mettre à la fenêtre et de regarder les étoiles." Ici la raison, qui, dans mon royaume, n'a qu'un droit contesté de remontrance, fut cependant plus heureuse qu'à l'ordinaire dans les représentations qu'elle me proposa au sujet de l'édit inconsidéré que je voulais proclamer dans mes états. "Sire, me dit-elle, votre majesté ne daignerait-elle pas faire une exception en faveur des nuits pluvieuses, puisque, dans ce cas, le ciel étant couvert....—Fort bien, fort bien, répondis-je, je n'y avais pas songé: vous noterez une exception en faveur des nuits pluvieuses.—Sire, ajouta-t-elle, je pense qu'il serait à propos d'excepter aussi les nuits sereines, lorsque le froid est excessif et que la bise souffle, puisque l'exécution rigoureuse de l'édit accablerait vos heureux sujets de rhumes et de catarrhes." Je commençais à voir beaucoup de difficultés dans l'exécution de mon projet, mais il m'en coûtait de revenir sur mes pas. "Il faudra, dis-je, écrire-au conseil de médecine et à l'académie des sciences, pour fixer le degré du thermomètre centigrade auquel mes sujets pourront se dispenser de se mettre à la fenêtre; mais je veux, j'exige absolument que l'ordre soit exécuté à la rigueur.—Et les malades, sire?—Cela va sans dire; qu'ils soient exceptés: l'humanité doit aller avant tout.—Si je ne craignais de fatiguer votre majesté, je lui ferais encore observer que l'on pourrait (dans le cas où elle le jugerait à propos, et que la chose ne présentât pas de grands inconvéniens) ajouter aussi une exception en faveur des aveugles, puisqu'étant privés de l'organe de la vue....—Eh bien! est-ce tout? interrompis-je avec humeur.—Pardon, sire; mais les amoureux? le cœur débonnaire de votre majesté pourrait-il les contraindre à regarder aussi les étoiles?—C'est bon, c'est bon, dit le roi, remettons cela; nous y penserons à tête reposée. Vous me donnerez un mémoire détaillé là-dessus."
Bon Dieu!... bon Dieu!... combien il faut y réfléchir, avant de donner un édit de haute police!
[CHAPITRE XV.]
Les étoiles les plus brillantes n'ont jamais été celles que je contemple avec plus de plaisir; mais les plus petites, celles qui, perdues dans un éloignement incommensurable, ne paraissent que comme des points imperceptibles, ont toujours été mes étoiles favorites. La raison en est toute simple: on concevra facilement qu'en faisant faire à mon imagination autant de chemin de l'autre côté de leur sphère, que mes regards en font de celui-ci, pour parvenir jusqu'à elles, je me trouve porté sans effort à une distance où peu de voyageurs sont parvenus avant moi, et je m'étonne, en me trouvant là, de n'être encore qu'au commencement de ce vaste univers: car il serait, je crois, ridicule de penser qu'il existe une barrière au-delà de laquelle le néant commence; comme si le néant était plus facile à comprendre que l'existence! Après la dernière étoile, j'en imagine encore une autre, qui ne saurait non plus être la dernière. En assignant des limites à la création, tant soient-elles éloignées, l'univers ne me paraît plus qu'un point lumineux comparé à l'immensité de l'espace vide qui l'environne, à cet affreux et sombre néant, au milieu duquel il serait suspendu comme une lampe solitaire.—Ici je me couvris les yeux avec les deux mains, pour éloigner toute espèce de distraction, et donner à mes idées la profondeur qu'un semblable sujet exige; et, faisant un effort de tête surnaturel, je composai un système du monde, le plus complet qui ait encore paru. Le voici dans tous ses détails; il est le résultat des méditations de toute ma vie. "Je crois que l'espace étant...." Mais ceci mérite un chapitre à part; et, vu l'importance de la matière, il sera le seul de mon voyage qui portera un titre.