[1] Voyez le roman de Werther, lettre XXVIII, 12 août.
[CHAPITRE XXIII.]
Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.
C'est la famille du malheureux Ugolin expirant de faim: autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile,—dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.
Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours!
Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;—que dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu portais dans ton sein,—je ne passerai point devant ton image sans te rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs!
Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe de cacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.—Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?—Ne pourrais-je y aller vivre avec toi?—Mais, hélas! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher des nues.—Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.—Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur cette triste terre!
[CHAPITRE XXIV.]
Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable,—en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver.—Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon cœur, que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation.—Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.
Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le dada de mon oncle Tobie.