Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir versé le baume dans ces cœurs froissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,—et l'Éternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper!
[CHAPITRE XXXI.]
J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.—Ces réflexions me rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;—j'aurais entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de Marchesini, cette voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,—oui, je l'aurais entendue sans m'ébranler:—bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre émotion, la plus belle femme de Turin; Eugénie elle-même, parée de la tête aux pieds par les mains de Mlle Rapous[2].—Cela n'est cependant pas bien sûr.
[2] Fameuse marchande de modes à l'époque du Voyage autour de ma Chambre, il y a environ trente-trois ans.
[CHAPITRE XXXII.]
Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous autant qu'autrefois au bal et à la comédie?—Pour moi, je vous l'avoue, depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une certaine terreur.—J'y suis assailli par un songe sinistre.—En vain je fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui d'Athalie.—C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de tristesse,—comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les plus sains.—Quoi qu'il en soit, voici mon songe:—Lorsque je suis dans une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et caressans, qui dansent, qui chantent,—qui pleurent aux tragédies, qui n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:—Si, dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:—"Malheureux humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.—Sortez de cette léthargie!"
"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang!"
"Sortez, vous êtes libres, arrachez votre roi de son trône et votre Dieu de son sanctuaire!"
—Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes charmans l'exécuteront?—Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le sait?—Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]?
"Joannetti, fermez les portes et les fenêtres.—Je ne veux plus voir la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;—mettez mon sabre à la portée de ma main,—sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant moi!"