Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.—C'est la veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était question.—Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!
Nous étions heureux par nos erreurs.—Et maintenant:—ah! ce n'est plus cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain;—et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
[4] L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru sous ce titre, l'auteur du Voyage autour de ma Chambre déclare qu'il n'y entre pour rien.
[CHAPITRE XXXV.]
Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du Valentin, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de Hautcastel. Elle la prit,—la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me regarder moi-même.—Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, que je n'obtins pas même un regard, un signe.—Je me résignai: je tenais humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son carreau,—et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma main—indifféremment;—et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue.
Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et moi, une fort triste figure.
Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis d'un air de colère, et sans prendre congé.
"Vous en allez-vous?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa taille de profil.—Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.—"Ne voyez-vous pas, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de silence, ne voyez-vous pas que ce caraco est beaucoup trop large pour ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des épingles?"
Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.
Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de Hautcastel ait bien ou mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu autrement.