Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour cette malheureuse Clarisse et pour l'amant de Charlotte!

Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.—J'y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j'ai placé la divinité de mon cœur? et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions enchantées?

Combien de fois n'ai-je pas maudit ce Cléveland, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!—Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.

Comment laisser ce pauvre homme chez les Abaquis? que deviendrait-il avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il fait pour sortir de sa captivité.

Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces Ruintons me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille.

Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et je pars de nouveau pour un autre monde.

[CHAPITRE XXXVII.]

Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'Homère, de Milton, de Virgile, d'Ossian, etc.

Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le Pirée appartenaient à un certain Athénien.

J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité: la mort de l'ambitieux Agamemnon, les fureurs d'Oreste, et toute l'histoire tragique de la famille des Atrées, persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient faire naître en moi.