Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'Oreste. Qui ne frémirait à cet aspect? Électre! malheureuse sœur, apaise-toi: c'est Oreste lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis!
On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du Xante ou du Scamandre;—on ne voit plus de plaines comme celles de l'Hespérie ou de l'Arcadie. Où sont aujourd'hui les îles de Lemnos et de Crète? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'Ariane délaissée arrosait de ses larmes?—On ne voit plus de Thésées, encore moins d'Hercules; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.
Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.—Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé porter ses regards?—De l'éblouissant parvis céleste que l'avare Mammon regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan;—j'assiste au conseil infernal; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.
Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent reprochée.
Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan (je parle du Satan de Milton) depuis qu'il est ainsi précipité du ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son courage, me forcent à l'admiration malgré moi.—Quoique je n'ignore pas les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela ne peut me guérir de ma prévention.
Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!
Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,—il parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée entière, il se précipita dans l'abîme.
Je le donne en quatre au plus hardi.—Et c'est, selon moi, un des beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits,—après le voyage autour de ma chambre.
[CHAPITRE XXXVIII.]
Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses compagnons de voyage, les docteurs Banks et Solander ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle: c'est le diapason avec lequel j'accorde l'assemblage variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon existence.