Comme il est ressemblant!—Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre visibles son ame excellente, son génie et son caractère!—Mais qu'ai-je entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe?

Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe?—Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.

[CHAPITRE XXXIX.]

J'ai promis un dialogue, je tiens parole.—C'était le matin à l'aube du jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; et déjà elle était éveillée, soit que son réveil prématuré fût l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes.—Enfin, elle était éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des liens du sommeil.

Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de l'autre, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en linons, en toile des Indes.—Ma pauvre ame était donc comme empaquetée dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux blonds en désordre, des nœuds de rubans, des colliers de perles: c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.

L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon ame.—J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais ce n'était plus un obstacle, c'était plutôt un moyen: mon ame le saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de Hautcastel; car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.

Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce fut une révolte, une insurrection formelle.

"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez insolemment (le terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté n'a pas sanctionnés?"

Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'autre lui repartit en colère:

"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? Pourquoi n'étiez-vous pas là?—Pourquoi auriez-vous le droit de jouir sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?—Ai-je jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la nature, et des plaisirs qu'elle me présente?"