Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que répondre.—Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile de la bienveillance les reproches qu'elle venait de se permettre; et, afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de cérémonie.—"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité affectée...—(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille se rappeler le sujet de la dispute?—Mon ame ne sentit point l'extrême ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit l'intelligence!)—"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:—"Non, non, je ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:—le séjour forcé que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore;—tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,—et vous prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre amitié?"
Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion;—elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance pour faire une diversion: "Faites du café," dit-elle à Joannetti qui entrait dans la chambre.—Le bruit des tasses attirant toute l'attention de l'insurgente, dans l'instant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.
Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.—Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.—Enfin, je vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était Joannetti.—Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la crème! une pyramide de pain grillé!—Bon lecteur, déjeune avec moi.
[CHAPITRE XL.]
Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différens âges de la vie?—Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle qu'éprouve le jeune homme dont le cœur commence à brûler de tous les feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;—les fontaines sont plus limpides et plus fraîches;—la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles couleurs se pare l'aurore!—Toutes les femmes sont aimables et fidèles; tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.
Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre cœur de sensations aussi vives que variées?
Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisirs.—Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources inépuisables de plaisirs et de bonheur.—Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.
[CHAPITRE XLI.]
Je mis aussitôt mon habit de voyage; après l'avoir examiné avec un œil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre ad hoc, pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.—Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de l'habit, je ressemble à la statue de Visnou sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes.
On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de chambre.—Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.