Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue;—ils meurent un beau matin, tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de..... qu'il devait monter la garde:—un caporal allait l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute la famille.—Il se trouvait réellement lui-même un peu défait ce jour-là.
Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi parce qu'il croyait l'être tout de bon.—Insensiblement l'influence de la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le mettre décidément au lit.
Le soir, le docteur Ranson[6] lui trouvait le pouls concentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus, c'en était fait du malade.
Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui-ci?
[6] Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.
[CHAPITRE XLII.]
J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon habit de voyage, et livré volontairement à toute son influence en attendant l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y rendent en venant des sens, que toute communication se trouva interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur Valli ressuscite des grenouilles mortes.
On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au point qu'un volume des œuvres du marquis Caraccioli, que je tenais serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et tomba sur le foyer.
Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin Cigna, qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.—Le mérite de cet homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas quelque échec?