Platon, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant tout-à-coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son tour.—"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de Locke sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;—tant de merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"—A cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son visage en fut cachée.—"Dieux immortels! dit Aspasie en poussant un cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le crâne d'un autre?"
Aspasie, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du coude sur une des larges épaules de Platon.
"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."—Je prenais un plaisir singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et sa perruque.
"Je vous assure, lui dit Aspasie, que la plupart des coiffures qui sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"—La belle Athénienne s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'Aspasie trouva seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la moitié du visage. Aspasie, ne sachant pas que ces formes prodigieuses n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été transparente.
"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir: à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge, les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens, surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"—En finissant ces mots, Aspasie me regardait et semblait me demander une réponse.—Je feignis de ne m'en pas apercevoir;—et, pour me donner un air de distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.—M'apercevant ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'Aspasie était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"—et, en parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise, où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands philosophes.
Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais Rosine, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage.
[7] Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne, ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.
Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je te quitte.—C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace toujours ouvert devant moi!—Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et l'éternité sont à mes ordres.
C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir.—Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité!