J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera balanceront de reste les quiproquo qui pourront en résulter. Est-il une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi dire, son être?—Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?—Il veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin.
Eh! que ne laisse-t-il à l'autre ces misérables soins, cette ambition qui le tourmente?—Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des orbes célestes et de l'empyrée,—regarde ta bête, lancée dans le monde, courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou non.—Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la plus haute faveur et à la plus grande fortune.—Enfin, je ne m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.
[CHAPITRE X.]
Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà métaphysique,—j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.—C'est la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.—Là, ma main s'était emparée machinalement du portrait de Mme de Hautcastel, et l'autre s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.—Cette occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux jouissances paisibles de l'autre; mais si ce plaisir augmente à un certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.
C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait.
A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la jouissance de mon cœur. Cette jouissance devint moins confuse et plus vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les sourcils et les yeux,—sur le nez,—sur les joues,—sur cette bouche; ah Dieu! le cœur me bat:—sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.—Mon ame se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'autre dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et l'espace pour moi.—J'existai pour un instant dans le passé, et je rajeunis contre l'ordre de la nature.—Oui, la voilà cette femme adorée, c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle m'aime.—Quel regard! viens que je te serre contre mon cœur, ame de ma vie, ma seconde existence!—viens partager mon ivresse et mon bonheur!—Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'œil, je vieillis d'une année entière;—mon cœur devint froid, glacé, et je me trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le globe.
[CHAPITRE XI.]
Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai interrompu dans le chapitre précédent.—Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé la moitié de moi-même tenant le portrait de Mme de Hautcastel tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister suivant leurs nuances.—Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.—La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;—et, lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.
Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne pouvions la suivre.—Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre lenteur.—Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge n'avaient ainsi triomphé.—Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes.
Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?—Je ne sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.—Si je le continue, et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout instant.