Quand il fit noir, Miltocythe de Thrace, suivi de quarante cavaliers thraces et d’environ trois cents fantassins de la même nation, déserta pour passer au roi. Cléarque se met à la tête des autres, ainsi qu’il l’avait annoncé ; les autres suivent, et l’on arrive vers minuit à l’ancien campement, où se trouve Ariée et sa troupe. On pose les armes devant les rangs, et les stratéges ainsi que les lochages se rendent auprès d’Ariée. Alors les Grecs, Ariée et les principaux de son armée, jurent de ne point se trahir, et de rester alliés fidèles. Les Barbares jurent, en outre, de guider loyalement. En jurant, on égorge un sanglier, un taureau, un loup et un bélier ; et l’on en reçoit le sang dans un bouclier, où les Grecs plongent leurs épées et les Barbares leurs lances.
Ces gages donnés, Cléarque parle ainsi : « Voyons, Ariée, puisque vous et nous prenons la même route, dis-moi quel est ton avis sur la marche à suivre. Retournerons-nous par où nous sommes venus, ou bien connais-tu quelque autre route qui soit meilleure ? » Ariée répond : « Si nous retournons sur nos pas, nous mourrons tous de faim, puisque nous n’avons plus de vivres. Dans les dix-sept dernières étapes faites pour arriver ici, nous n’avons rien trouvé dans le pays, ou bien nous avons consommé en passant le peu qu’il y avait. Nous songeons donc à une route plus longue, mais où nous ne manquerons point de vivres. Nous ferons les premières étapes aussi fortes que nous pourrons, afin de nous éloigner le plus possible de l’armée du roi. Une fois que nous serons en avance sur lui de deux ou trois jours de marche, le roi ne pourra plus nous atteindre. Il n’osera pas nous suivre avec peu de troupes ; et, s’il en a beaucoup, il ne pourra pas aller vite ; peut-être même aura-t-il également peu de vivres. Voilà, dit Ariée, quel est mon avis, à moi. »
Ce plan stratégique ne tendait qu’à échapper au roi ou à fuir ; le hasard se montra tacticien plus habile. Dès que le jour paraît, on se met en marche, le soleil à droite[22], et comptant arriver au soleil couchant à des villages de la Babylonie. On ne se trompait point. Vers l’après-midi, on croit voir des cavaliers ennemis. Ceux des Grecs qui ne se trouvaient point à leurs rangs courent les reprendre. Ariée, qui était monté sur un chariot à cause de ses blessures, saute à bas et met sa cuirasse, ainsi que ceux qui étaient avec lui. Pendant qu’ils s’arment, les éclaireurs qu’on avait envoyés en avant reviennent dire que ce ne sont point des cavaliers, mais des bêtes de somme à la pâture. Tout le monde en conclut que le roi campe près de là ; et, en effet, on apercevait de la fumée dans les villages voisins. Cependant Cléarque ne marche point à l’ennemi. Il voyait que les soldats étaient las, à jeun, et qu’il se faisait tard. Toutefois, il ne se détourne point, pour n’avoir pas l’air de fuir ; mais il mène son monde droit en avant, et, au soleil couché, il campe avec la tête de la colonne dans les villages les plus proches, d’où l’armée royale avait emporté tout, même le bois des maisons.
[22] L’armée se dirigeait donc vers le nord.
Les premiers arrivés se campent avec assez d’ordre, comme d’habitude ; mais les seconds, arrivant à la nuit close, se logent au hasard, et font grand bruit en s’appelant les uns les autres. Les postes les plus rapprochés des ennemis les entendent et s’enfuient de leurs tentes. On s’en aperçut le lendemain, car on ne vit plus aux environs ni bêtes de somme, ni camp, ni fumée. Le roi lui-même, à ce qu’il paraît, fut effrayé de l’approche de l’armée ; sa conduite du lendemain en est la preuve.
Vers le milieu de la nuit, une terreur pareille s’empara des Grecs : grand bruit, grand tumulte, comme il arrive en ces sortes d’alertes. Cléarque avait par hasard auprès de lui Tolmide d’Élée, le meilleur crieur de son temps ; il lui enjoint de faire faire silence, et de proclamer ensuite, de la part des chefs, que quiconque dénoncera celui qui a lâché un âne à travers les armes, recevra pour récompense un talent d’argent. Cette proclamation fait comprendre aux soldats que leur alarme a été vaine, qu’il n’est rien arrivé à leurs chefs. Au point du jour, Cléarque ordonne aux Grecs de prendre les armes et de se ranger comme le jour de la bataille.
CHAPITRE III
Le roi veut entrer en accommodement. — Les Grecs répondent avec fermeté qu’ils ont besoin de se battre pour avoir de quoi manger. — Le roi les fait conduire à des villages bien approvisionnés. — Entrevue de Tissapherne et de Cléarque. — Alliance avec le roi.
Ce que j’ai écrit plus haut, que le roi avait été effrayé à l’approche de l’ennemi, devint alors évident. Après avoir la veille envoyé l’ordre de livrer leurs armes, il envoie, au lever du soleil, des hérauts proposer un accommodement. Ceux-ci, arrivés aux avant-postes, demandent les chefs. Les sentinelles ayant fait leur rapport, Cléarque, qui, dans ce moment, inspectait les rangs, leur prescrit de dire aux hérauts d’attendre qu’il fût de loisir. Il dispose alors ses troupes de manière à ce que la phalange offrît à l’œil une masse compacte et qu’aucun des soldats sans armes ne fût en évidence ; puis il mande les députés, va lui-même au-devant d’eux avec ses soldats les mieux armés, les plus beaux hommes, et invite les autres chefs à faire comme lui.
Arrivé près des envoyés, il leur demande ce qu’ils veulent. Ils disent qu’ils viennent pour une trêve, avec mission d’annoncer aux Grecs les intentions du roi, et au roi celles des Grecs. Cléarque répond : « Annoncez-lui donc qu’il faut d’abord combattre, car nous n’avons pas de quoi dîner : et qui donc oserait parler de trêve aux Grecs, s’il n’a pas de dîner à leur fournir ? » Ces mots entendus, les envoyés s’en retournent, mais ils reviennent bientôt ; ce qui prouve que le roi était tout près, lui, ou quelqu’un chargé par lui de toute la négociation. Ils disent que le roi trouve la demande raisonnable, et qu’ils reviennent avec des guides chargés, au cas où la trêve serait conclue, de conduire les Grecs à un endroit où ils auraient des vivres. Cléarque leur demande si le roi ne fait trêve qu’avec ceux qui vont et viennent pour les négociations, ou si l’accommodement s’étend à toute l’armée : « A toute l’armée, répondent-ils, jusqu’à ce que vos propositions aient été adoptées par le roi. » Après cette promesse, Cléarque les fait éloigner, et tient un conseil où l’on décide de conclure promptement la trêve, et de se rendre paisiblement à l’endroit où sont les vivres, et de s’en pourvoir. « C’est aussi mon avis, dit Cléarque ; mais, au lieu de le faire savoir sur-le-champ, je différerais, afin que les envoyés craignent que nous ne rejetions la trêve ; et même je ne crois pas mauvais que nos soldats aient la même appréhension. » Quand il croit le moment arrivé, il annonce aux envoyés qu’il accède à la trêve, et les prie de le conduire aussitôt où sont les vivres.