De là on fait huit parasanges, en deux étapes, et l’on traverse deux canaux, l’un sur un pont à demeure, l’autre sur un pont de bateaux. Ces canaux dérivaient du Tigre, et on y avait ouvert des tranchées pour arroser le pays, d’abord larges, puis plus étroites, et enfin de petites rigoles telles qu’on en pratique en Grèce dans les champs de mil[24]. On arrive au Tigre. Près de ce fleuve est une ville grande et peuplée, nommée Sitace, à une distance de quinze stades. Les Grecs campent tout auprès, et non loin d’un parc, beau, vaste, planté d’arbres de toute espèce.

[24] Pour maîtriser, dit Dubeux, et pour diriger les eaux de l’Euphrate et faciliter l’arrosement des campagnes, les Babyloniens élevèrent des digues, creusèrent des canaux et des lacs qui défendaient en même temps le pays contre les invasions du dehors. Quelques canaux aussi étaient destinés à faire communiquer l’Euphrate avec le Tigre. Un de ces canaux, qui se trouvait près de la ville de Sippara, était nommé Naharraga ; un autre, le Naharsares, est appelé aujourd’hui Naharsarer ; enfin le troisième était le Naharmalcha ou Fleuve royal, qui joignait l’Euphrate au Tigre, près de l’endroit où fut plus tard fondée Sélami. La Perse, p. 7.

Les Barbares avaient passé le Tigre et ne paraissaient plus. Après le souper, Proxène et Xénophon se promenaient, par hasard, à la tête du camp en avant des armes. Arrive à eux un homme qui demande aux gardes avancées où il trouvera Proxène ou Cléarque : il ne demandait point Ménon, quoiqu’il vînt de la part d’Ariée, hôte de Ménon. Proxène s’étant nommé, cet homme lui dit : « Je suis envoyé d’Ariée et d’Artabaze, gens dévoués à Cyrus, et qui vous veulent du bien : ils vous recommandent de vous tenir sur vos gardes, de peur que les Barbares ne vous attaquent cette nuit : il y a beaucoup de troupes dans le parc voisin. Ils vous engagent également à envoyer une garde au pont du Tigre, que Tissapherne a résolu de couper cette nuit, s’il lui est possible, pour vous empêcher de passer et vous enfermer entre le fleuve et le canal. » Quand ils ont entendu ce rapport, ils conduisent l’homme à Cléarque et lui rendent compte de ce qu’il a dit. Cléarque se sent troublé, épouvanté même à ce récit. Cependant un jeune homme de ceux qui étaient présents, après un moment de réflexion, fait observer qu’il y a désaccord entre l’attaque et la rupture du pont. « Il est clair que, s’ils nous attaquent, ils seront vainqueurs ou vaincus. Vainqueurs, à quoi leur sert de couper le pont ? Y en eût-il plusieurs autres, nous ne saurions où nous sauver après une défaite. Si c’est nous qui sommes vainqueurs, le pont rompu, ils n’auront plus où fuir, et ils ne trouveront aucun secours dans les forces nombreuses qu’ils ont sur l’autre rive, du moment que le passage du pont n’existera plus. »

Alors Cléarque demande à l’envoyé de quelle étendue est le pays situé entre le Tigre et le canal. Celui-ci répond que le pays est vaste, avec de nombreux villages et beaucoup de grandes villes. On aperçoit alors que les Barbares ont envoyé cet homme en sous main, de crainte que les Grecs, après avoir coupé le pont, ne restent dans l’île, où ils auraient eu pour retranchement d’un côté le Tigre, de l’autre le canal, avec des vivres assurés, puisque cette espèce d’île était vaste, fertile, peuplée de cultivateurs, offrant, en outre, un asile sûr à quiconque eût voulu inquiéter le roi.

On prend ensuite du repos, tout en envoyant une garde à la tête du pont ; mais personne ne l’attaqua ; il ne parut même aucun ennemi devant le pont, ainsi que les sentinelles l’assurèrent. Le lendemain, au point du jour, on passe le Tigre sur un pont de trente-sept bateaux, avec toutes les précautions possibles ; car des Grecs qui étaient auprès de Tissapherne avaient prévenu qu’on serait attaqué au passage, mais c’était un faux avis. Seulement Glos, avec quelques autres Barbares, parut au moment où l’on passait, regarda si l’on traversait, et, l’ayant vu, s’éloigna au galop.

Des bords du Tigre, on fait vingt parasanges en quatre étapes et l’on arrive au fleuve Physcus[25], large d’un plèthre : il y a un pont. En cet endroit s’élève une grande ville nommée Opis[26]. Les Grecs y rencontrent le frère naturel de Cyrus et d’Artaxercès, amenant de Suse et d’Ecbatane une armée considérable au secours du roi. Il fait faire halte à son armée et regarde passer les Grecs. Cléarque, qui était en tête, les fait défiler deux à deux, et commande de temps à autre un moment d’arrêt. Ainsi, toutes les fois que la colonne s’arrête, le reste de la colonne en fait autant : de cette manière elle parut très-nombreuse aux Grecs, et le Perse fut frappé d’étonnement[27].

[25] Aujourd’hui l’Odorneh.

[26] Antiochia sous les Séleucides.

[27] « Il est sans doute des manœuvres par lesquelles un général habile en impose aux yeux de l’ennemi, et multiplie pour ainsi dire ses troupes ; mais celle-ci me paraît grossière. Comment Cléarque, prêtant le flanc à l’armée nombreuse du frère du roi, osa-t-il faire défiler ainsi les Grecs et former de ses troupes une colonne qui ne finissait point et qui n’aurait pu opposer de résistance, si les Barbares eussent chargé ? On n’était point, à la vérité, en guerre ouverte avec eux ; mais on a vu quels soupçons existaient, on va voir combien ils étaient fondés. Il fallait d’ailleurs que la Perse fût bien peu accoutumée à voir des troupes, pour que cette procession ridicule lui fît illusion. Cléarque était un militaire. Quoique le texte soit clair, je le soupçonne d’être corrompu. » De La Luzerne.

De là, en six étapes, on fait trente parasanges à travers les déserts de Médie, et l’on arrive aux villages de Parysatis, mère de Cyrus et d’Artaxercès. Tissapherne, pour insulter à Cyrus, permet aux Grecs de les piller, mais avec défense de faire des esclaves. On y trouve beaucoup de blé, de bétail et autre butin. On fait ensuite vingt parasanges en quatre étapes dans le désert, ayant le Tigre à gauche. A la première étape, de l’autre côté du fleuve, on voit une ville grande et florissante, nommée Cænæ, dont les habitants apportent sur des radeaux faits de peaux, du pain, du fromage et du vin.