On peut se tromper sur des faits peu connus ; mais, ce que tout le monde sait, le voici. Il était encore joli garçon, quand il obtint d’Aristippe un commandement de troupes étrangères ; et il n’avait point perdu la fraîcheur de la jeunesse, lorsqu’il vécut dans une intimité des plus étroites avec Ariée le Barbare, qui aimait les beaux jeunes gens : lui-même, à un âge où il n’avait pas de barbe, eut pour mignon un Barbare, Tharipas. Quand les généraux périrent, pour avoir marché contre le roi avec Cyrus, il ne fut pas mis à mort, quoiqu’il eût fait comme eux ; mais, après le meurtre des autres généraux, le roi ne le punit pas de mort comme Cléarque et les autres chefs, à qui l’on trancha la tête, genre de mort qui paraissait le plus noble ; on dit qu’on lui fit souffrir un an les supplices des malfaiteurs[29], et que ce fut là sa fin.

[29] Il eut le pied ou la main coupée.

Agias d’Arcadie et Socrate d’Achaïe furent également mis à mort. Ni l’un ni l’autre ne furent jamais décriés comme lâches à la guerre, ni comme traîtres à l’amitié. Ils étaient âgés, tous les deux, de près de trente-cinq ans.

LIVRE III

CHAPITRE PREMIER

Découragement des Grecs. — Songe de Xénophon. — Son discours aux Grecs.

Tout ce que les Grecs ont fait dans leur marche dans les hauts pays avec Cyrus jusqu’à la bataille, puis ce qui s’est passé au moment de la retraite des Grecs, depuis la mort de Cyrus et la trêve avec Tissapherne, a été raconté dans les livres précédents.

Quand on eut arrêté les stratéges et mis à mort ceux des lochages et des soldats qui les avaient suivis, les Grecs se trouvèrent dans un grand embarras, en songeant qu’ils étaient aux portes du roi, entourés de tous côtés d’un grand nombre de nations et de villes ennemies, sans personne qui leur fournît un marché de vivres ; à une distance de la Grèce de plus de dix mille stades ; sans guide qui leur indiquât la route ; arrêtés au milieu du chemin qui les menait à leur patrie par des fleuves infranchissables, trahis par les Barbares même qui avaient accompagné Cyrus dans son expédition ; abandonnés seuls et sans cavaliers qui couvrissent leur retraite. Il était donc certain que, vainqueurs, ils ne tueraient pas un fuyard ; vaincus, pas un d’eux n’échapperait.

Au milieu de ces pensées décourageantes, peu d’entre eux, ce soir-là, prirent de la nourriture, peu allumèrent du feu, et il n’y en eut pas beaucoup qui, dans la nuit, vinssent auprès des armes. Chacun reposa où il se trouvait ; aucun ne pouvait dormir, du chagrin et des regrets qu’ils avaient de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes, de leurs enfants, qu’ils n’espéraient plus revoir. C’est dans cette situation d’esprit qu’on se livra au repos.

Or, il y avait à l’armée un certain Xénophon d’Athènes qui ne la suivait ni comme stratége, ni comme lochage, ni comme soldat ; mais Proxène, depuis longtemps son hôte, l’avait engagé à quitter son pays, lui promettant, s’il venait, de le faire ami de Cyrus, dont il attendait lui-même, disait-il, de plus grands avantages que dans son pays. Xénophon, ayant lu la lettre, consulte Socrate d’Athènes sur ce voyage. Socrate, craignant que Xénophon ne se rendît suspect à ses concitoyens en devenant ami de Cyrus, qui avait paru se lier étroitement avec les Lacédémoniens dans la guerre contre Athènes, lui conseille d’aller à Delphes consulter le dieu sur ce voyage. Xénophon s’y rend et demande à Apollon quel est le dieu auquel il doit offrir des sacrifices et des prières pour mener à meilleure fin le voyage qu’il médite, et pour revenir sain et sauf, après y avoir réussi. Apollon lui répond de sacrifier aux dieux qu’il lui désigne. A son retour, Xénophon fait part de l’oracle à Socrate. Celui-ci, en l’entendant, lui reproche de n’avoir pas commencé par demander lequel valait mieux pour lui de partir ou de rester, et, déterminé au voyage, d’avoir seulement consulté sur le meilleur moyen de l’accomplir : « Mais, puisque tu t’es borné à cette question, ajoute-t-il, il faut faire tout ce que le dieu a prescrit. » Xénophon ayant donc offert les sacrifices dont le dieu avait parlé, s’embarque et joint à Sardes Proxène et Cyrus, tout prêts à prendre la route des hauts pays. Il est présenté à Cyrus. D’après le vœu de Proxène, Cyrus lui témoigne le désir de le garder auprès de lui : il lui dit que, l’expédition finie, il le renverra aussitôt. On prétendait que l’expédition était faite contre les Pisidiens.